Coupez ! de Michel Hazanavicius ! : Transformer le zombie en or

Le nouveau Hazanavicius – Coupez ! – s’empare du cinéma de genre en proposant le remake du film japonais Ne Coupez Pas ! A la clé : une œuvre délirante et caustique où le nanar devient le terreau symbolique d’une réflexion philosophique bien réelle sur l’origine de l’art (cinématographique).

Synopsis : Rémi Bouillon, réalisateur de commande, se voit confier le soin d’adapter un célèbre court-métrage horrifique nippon. Alors que le tournage débute, les choses dégénèrent bientôt de façon inattendue.

Quand The Artist s’attaque au cinéma nippon

COUPEZZZZZZ ! Chacun a un jour entendu dans sa vie, à la télévision ou au cinéma, cet impératif devenu aujourd’hui l’interjection culte d’un univers fantasmé. Michel Hazanavicius élève la célèbre formule au rang d’œuvre d’art avec Coupez ! Pour la première fois de sa carrière, le réalisateur ose le pari risqué du remake en adaptant le film nippon Ne Coupez pas ! de Shin’ichirō Ueda (2018). Bénéficiant d’un budget de quelques milliers de dollars, cette comédie horrifique japonaise, tournée en seulement huit jours par un groupe d’étudiants, avait cartonné lors de sa sortie en remportant près de 26 millions de dollars au box-office.

Le tournage d’un film de zombie se voit troublé par l’irruption inattendue de vrais zombies sur le plateau. Armé d’un casting nettement moins anonyme, mené par Romain Duris et Bérénice Béjo, le cinéaste reprend le déroulé de l’œuvre originale, non sans lui apporter quelques changements. Dès les premières minutes, Coupez ! déconcerte son public. Entre le sur-jeu des acteurs, les décors rudimentaires et le cadrage indigeste, on se demande si le film n’est pas en train de sombrer, en bon Titanic du nanar. Les connaisseur.se.s de l’œuvre japonaise n’y verront que le commencement logique (et humoristique) d’un film qui se lit à la manière d’un puzzle.

Coupez ! constitue une mise en abyme du cinéma (de série B). Composé de trois parties, à la fois autonomes et interdépendantes, le film retrace la genèse du court-métrage Coupez ! réalisé par le cinéaste Rémi Bouillon (Romain Duris) et son équipe. Nous découvrons, dès les premières minutes, de façon antéchronologique, un court-métrage nanardesque situé entre The Walking dead (2010-2022) et Bienvenue à Zombieland (2011). L’œuvre entame ensuite un virage à 360 degrés, loin du sang qui gicle façon Tarantino et des zombies titubants. On retrouve Rémi Bouillon (Romain Duris), réalisateur de commande, spécialiste du cinéma rapide et pas cher. Ce dernier est poussé par son producteur Fredo (Lyes Salem) à réaliser le remake d’un court-métrage à succès nippon. S’ensuit alors un tournage aussi rocambolesque qu’aventureux qui fonctionne comme une réponse hilarante au court-métrage du début.

Le Nanar, nouvelle métaphore du septième art ?

Coupez ! se plaît à mêler les histoires et autres niveaux de lecture. La métaphore côtoie en permanence la mise en abyme. Michel Hazanavicius n’a pas choisi de faire le remake d’une série B par hasard. En optant pour ce format, le cinéaste rend hommage à un cinéma de genre trop souvent discrédité par la critique académique privilégiant le « cinéma d’auteur ». Coupez ! constitue, en somme, un geste de (dé)construction ironique de la part d’un cinéaste, devenu l’égérie du cinéma d’auteur à la française. Coupez ! s’affirme, de fait, comme un mille-feuille qui, en célébrant les séries B fauchées et le gore, revient aux origines même du septième art.

Faire un film ne s’improvise pas (ou presque). Car, c’est bien sur le « presque » qu’insiste Michel Hazanavicius. Toute œuvre d’art est constituée de hasards (mal)heureux. Dans sa troisième partie, Coupez ! s’attache à montrer que le cinéma (et l’art avec lui) est mélange de préparation et d’improvisation. On ne peut bien souvent improviser que parce qu’on (s’) est préparé. En dépit de sa réputation, le nanar horrifique n’excepte pas la règle. Le cinéaste rappelle à qui mieux mieux que même le kitsch ne saurait être entièrement le fruit du hasard.

Michel Hazanavicius prouve que le nanar est un objet cinématographique capable d’introduire une nouvelle réflexion autour de nos standards en matière d’art. Qu’est-ce qui fait art ? De quoi ce dernier doit-il être le nom ? Les apparences dans l’art sont trompeuses et plus encore dans le cinéma où l’image est le premier véhicule des idées. Le nanar n’est pas un rebut artistique ni une ébauche de cinéma. Le statut officiel de Coupez ! – présenté ce mardi 17 mai en ouverture du 75e Festival de Cannes –suffit à prouver que le septième art ne saurait se passer de sa richesse.

Célébrer le cinéma (de genre) de A à Z

Coupez ! rend également hommage au système D qui constitue l’essence (trop souvent oubliée) du septième art. Utiliser un fauteuil roulant en guise de travelling, souffler dans un tuyau pour mieux faire gicler le sang, faire d’une cuite carabinée le terreau de l’horreur buccale : ce sont toutes ces trouvailles – qui nous font, au passage, hurler de rire – que célèbre le cinéaste. Que serait le septième art sans les trouvailles d’un Chaplin ou les inventions tarabiscotées de la Hammer ? Que serait, de fait, l’art sans celles et ceux qui le font ? Coupez ! met en valeur l’ensemble des personnes, depuis le réalisateur jusqu’à la cadreuse, qui s’investissent corps et âmes dans la création cinématographique.

Coupez ! célèbre l’ensemble des petites mains qui s’affairent dans l’ombre à la réalisation d’une œuvre d’art. Ce sont eux qui inventent des parades pour faire face aux multiples aléas qui frappent le tournage du court-métrage de Rémi Bouillon. L’œuvre emprunte ainsi les chemins de la comédie parodique. Michel Hazanavicius se moque (gentiment) du cinéma : de ses exigences parfois (pseudos) artistiques, de ses comédien.ne.s qui se prennent un peu (trop) au sérieux, de ses producteurs en mal de reconnaissance.

Entre les exigences de diva de l’acteur principal, les diarrhées intempestives du percheur ou le lumbago du cadreur : Coupez ! fout un grand pied (comique) à la machinerie bien huilée du cinéma. Rien ne se passe comme prévu et, pourtant, tout se passe pour le mieux. Telle est la magie du cinéma (de genre). Si l’interjection « Coupez ! » était jusqu’à présent la métaphore du cinéma, le Coupez ! de Michel Hazanavicius se présente comme la nouvelle métonymie (qui manquait au septième art), de celle qui (ré)affirme que le Nanar est au cinéma ce que Victor Hugo est à la littérature.

Coupez ! bande annonce

Coupez ! : fiche technique

Le film est présenté hors-compétition au Festival de Cannes 2022 et en fait l’ouverture.

Scénario et réalisation : Michel Hazanavicius
Interprétation : Romain Duris (Rémi, le réalisateur), Matilda Lutz (Ava), Bérénice Béjo (Nadia)
Photographie : Jonathan Ricquebourg
Montage : Mickael Dumontier
Musique : Alexandre Desplat
Production : Michel Hazanavicius, Brahim Chioua, Vincent Maraval
Sociétés de production : Getaway films, La Classe américaine
Société de distribution : La Pan Européenne
Date de sortie en salles : 17 mai 2022
Durée : 111 minutes
Genre : comédie, horreur

France – 2022

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5

Festival

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