Cannes 2025 : Valeur sentimentale, fracture parentale

Quatre ans après Julie (en 12 chapitres), récompensé à Cannes par un Prix d’interprétation féminine, Joachim Trier retrouve Renate Reinsve sur le tapis rouge avec Valeur sentimentale, un drame familial intime aux doux accents mélancoliques. Tourné à Oslo et au Festival de Deauville, le film entremêle quête de réconciliation et processus de création. Une déclaration d’amour au cinéma.

Dans son premier long-métrage, Nouvelle Donne, le réalisateur norvégien traitait du mal-être existentiel de deux écrivains en herbe. Près de vingt ans plus tard, Joachim Trier, fort de son expérience en tant que réalisateur et père, traite à nouveau de la création artistique en mettant en scène un cinéaste passionné mais détaché de sa paternité. Comme Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale creuse les tréfonds de la psyché humaine, dans la lignée du cinéma d’Ingmar Bergman.

L’art de la réconciliation

Dans une maison norvégienne aux pans violets, qui a traversé, comme dans Here, les épreuves de plusieurs générations, se joue le théâtre d’une famille. Ce foyer, personnage à part entière, devient le sujet d’étude de la jeune Nora. Cadre et spectateur de l’existence de ses habitants, il a toujours comporté une étrange fissure courant sur tous ses étages. Mais ce vice de construction ne relève pas tant de la maçonnerie que d’une cassure au sein même de la famille.

Gustav, réalisateur célèbre incarné par un fabuleux Stellan Skarsgard, a abandonné ses deux enfants depuis son divorce. Au décès de son ex-épouse, il retourne au domicile parental avec un nouveau projet susceptible de relancer sa carrière, qui piétine depuis quinze ans. Il propose alors à sa fille Nora, comédienne, d’interpréter le rôle principal, mais celle-ci refuse. Comment pourrait-elle tourner avec son père alors qu’ils ne se parlent pas ? Lors du festival de Deauville, Gustav rencontre Rachel Kemp, une actrice hollywoodienne qu’il embarque dans son film. Cependant, la star peine à cerner son personnage, des dialogues qui la laissent perplexe.

Alors que Gustav choisit de planter sa caméra au cœur de la maison familiale, ses retrouvailles avec ses deux filles font ressurgir des souvenirs douloureux. Nora garde ses distances. Quant au scénario de son père, elle ne veut même pas en entendre parler. Agnès, en revanche, chercheuse en histoire, préfère ne pas contrarier Gustav. Pour renouer avec ses enfants, le réalisateur doit affronter ses traumatismes passés. Son film, c’est Nora. Un désir de rapprochement, une œuvre personnelle tout entière dédiée à la vie de sa fille. Valeur sentimentale se présente ainsi, selon les mots de Joachim Trier, comme « une histoire d’amour ratée entre un père et une fille, une relation impossible ». Une quête pour recoller les morceaux d’un vase symbolique, que Nora emporte presque à la dérobée.

Grâce à l’interprétation sensible de Renate Reinsve, et à la palette d’émotions de Stellan Skarsgard, Valeur sentimentale nous emporte sur les chemins du deuil, de la lente cicatrisation de blessures passées, de la transmission et du pardon, avec en leitmotiv le cinéma, un art capable de tout raccommoder. Le drame nous invite ainsi dans les coulisses du théâtre de Nora, sur les planches de la 50ᵉ édition du Festival de Deauville, puis sur le tournage du film de Gustav. Joachim Trier joue sur les mises en abyme, tout en défendant un idéal de cinéma traditionnel, où l’on offre des DVD pour les anniversaires et où les films, même financés par Netflix, sortent encore sur grand écran. 

Mais dans Valeur sentimentale, le cinéma reste une affaire de famille. Un microcosme qui permet d’échanger, de guérir et de vivre. Malgré toute sa bonne volonté, Rachel Kemp n’y a donc pas sa place. C’est la relation très naturelle entre Nora et Agnès qui occupe le centre de l’affiche. Rapprochées par l’absence de leur père, les deux sœurs s’entraident depuis l’enfance. Si Nora prenait soin de sa petite sœur, désormais, elle semble plus fragile. Sur scène, elle souffre du trac et, contrairement à Nora, elle n’a pas réussi à fonder de foyer. Les deux sœurs se retrouvent toutefois dans la force de leurs souvenirs. Cette valeur sentimentale, nous la partageons tous pour le cinéma. Demain soir, le jury cannois pourrait donc bien remettre une Palme d’Or émotive au film norvégien.

Ce film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2025.

Valeur sentimentale : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=fu08h_xuSuo

Valeur sentimentale : fiche technique

Titre original : Affeksjonsverdi
Titre international : Sentimental Value
Réalisation : Joachim Trier
Scénario : Joachim Trier, Eskil Vogt
Interprètes : Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas, Stellan Skarsgård
Photographie : Fabian Gamper
Montage : Evelyn Rack
Musique : Michael Fiedler, Eike Hosenfeld
Production : Lucas Schmidt, Lasse Scharpen, Maren Schmitt
Sociétés de production : Mer Film AS, Lumen, MK2 Films, Eye Eye Pictures, Zentropa Entertainment, Komplizen Film
Société de distribution : Memento Distribution
Pays de production : Norvège, France, Danemark, Allemagne
Genre : comédie dramatique
Durée : 2h12
Date de sortie en France : 20 août 2025

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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