Un monde de Laura Wandel : cruelle cour de récré

4

Un monde met l’enfance à l’honneur, non pas par nostalgie, mais par volonté de décrire une microsociété où trouver sa place est un enjeu de tous les instants. L’histoire de cette petite fratrie en proie à la violence de ses pairs, à son indifférence aussi, à la peur, et au désir d’être comme les autres, est filmée avec une exigence et une finesse de tous les instants. Exigence et finesse qui rendent un hommage vibrant à tous les écorchés de l’école, de l’intégration scolaire.

Récréations

C’est une question de regard qui tient tout le film, vissé à celui de Nora. Un monde observe, à travers les yeux de la petite fille, une cour de récré autant traversée par les rires (discrets ici) que la violence frontale. Le film est « à hauteur d’enfant », expression galvaudée qui prend pourtant ici tout son sens, tellement la réalisatrice Laura Wandel s’attache à ne montrer que ce que Nora perçoit, rien d’autre. Et ce que voit Nora n’a rien à voir avec ce qui nous est raconté d’habitude de l’école, dans les fictions télés à la Sam ou encore au cinéma, comme dans le récent Primaire. La naïveté, l’angélisme ne sont pas maîtres ici, seuls les enfants le sont, au gré des erreurs commises par les uns et les autres. On est au cœur de la cour de récré, en immersion, avec ses sons, son rythme effréné. Aucun répit ni pour Nora, ni pour son frère Abel (encore moins pour le spectateur), qu’elle découvre en proie à la violence. Il la contraint au silence quand elle se sent obligée de dénoncer ce qu’elle voit. Plus tard, les rapports de force se renverseront, la force d’une étreinte pouvant tout faire basculer, et seulement cette force. Le film pourrait paraître dérouler un programme quand, au contraire, il dénoue les mécanismes qui ont cours de l’école à la société, avec ses rapports de force excessifs et son refus du faux pas. Dans ce monde-là, aussi, le silence et l’apparence sont les maîtres mots. Le film est sans cesse en équilibre comme le montre cette scène où, pour être invitée à un anniversaire, Nora doit parvenir à marcher sur une poutre sans tomber, elle exige de recommencer, tient bon, mais sait que rien n’est gagné. Son hypersensibilité peine à s’adapter à ce monde.

Immersion

Nora a également d’autres préoccupations, surtout celle de vaincre sa peur de l’inconnu (l’école,  la poutre, la piscine, les exercices de maths, les dictées…) et le besoin viscéral de s’intégrer à tout prix. C’est ce besoin qui la rapproche autant qu’il l’éloigne de son frère. Chez Laura Wandel comme autrefois chez Céline Sciamma avec Tomboy, les adultes se font discrets au profit de l’étude de la relation qui se noue entre les enfants. La cruauté a donc toute sa place, comme elle l’avait dans Les Leçons d’harmonie. Tout cela se lit à travers les corps, qui entrent en collision, qui un temps sont amis avant de se détourner. Nora s’épanouit un temps et retombe très vite dans la solitude qui la ronge. Autour d’elle, le monde paraît encore plus dur, car il est clos, contraint à la cour de récré, l’école, il ne souffre aucune respiration. C’est exactement la manière dont est vécu le harcèlement, on n’a pas trouvé meilleure manière de le raconter, de le faire sentir :  « Tout est au service de Nora, de sa perception. Donc, dans le film, on ne perçoit que des bribes de corps, d’espaces, tout est diffus… », explique la réalisatrice dans le dossier de presse du film. C’est cette mise en scène d’une grande maîtrise, qui ne lâche pas instant son sujet ni ses personnages, ainsi que les petits instants de bonheur ou de partage (les lacets, le départ de l’institutrice), qui font la force, presque étouffante du film. Qui a déjà mis un pied dans une école pour y accompagner des élèves sait à quel point ce qui se joue dans Un monde n’est pas une recréation fantasmée, mais bien une réalité que la fiction vient traduire avec brio.

Blessure

La direction d’acteurs : les petits sont des petites boules d’émotions brutes, on sent à chaque instant chez Nora/Maya les larmes monter, est exceptionnelle. Elle donne à ce film au corps à corps, les coups pouvant venir de partout, une tension permanente. L’action ne tarde pas à se mettre en place, Laura Wandel s’en tenant à un récit resserré sur une heure quinze. Nora ne veut pas aller en classe, plus tard ce sera Abel, mais le père, dont on aperçoit peu de choses (toujours à hauteur de Nora), c’est même bientôt à travers les barreaux de l’école qu’il parlera à Nora, les y pousse. Il s’agit d’y aller, d’avancer, de ne pas renoncer. Il faut être à l’école, c’est là que ce joue la vie des enfants après tout. De cette nécessité construite par l’obligation, Laura Wandel construit un film à la Récréations de Claire Simon :  un film d’école qui rentre dans l’école pour ne plus la quitter et regarder vraiment les enfants dans les yeux, les jeux, les enjeux qui les rassemblent et les dressent aussi les uns contre les autres. Sans cesse, on leur demande le calme quand tout explose dans la récréation, véritable moment hors règles, hormis celles que l’enfance s’impose. Ici, pourtant, c’est la noirceur qui domine, heureusement qu’il existe un fil ténu entre Nora et Abel sur lequel la fiction tire pour nous entraîner vers le cinéma, l’engagement fraternel et ce besoin irrépressible de se sauver l’un l’autre sans se le dire vraiment. Il manquait un grand film contemporain aux blessures enfantines, c’est chose faite avec Un monde.

Un monde : Bande annonce

Un monde : Fiche technique

Synopsis : Nora entre en primaire lorsqu’elle est confrontée au harcèlement dont son grand frère Abel est victime. Tiraillée entre son père qui l’incite à réagir, son besoin de s’intégrer et son frère qui lui demande de garder le silence, Nora se trouve prise dans un terrible conflit de loyauté. Une plongée immersive, à hauteur d’enfant, dans le monde de l’école.

Réalisation : Laura Wandel
Scénario : Laura Wandel
Interprètes : Maya Vanderbeque, Günter Duret, Karim Leklou
Photographie : Frédéric Noirhomme
Montage : Nicolas Rumpl
Producteurs : Stéphane Lhoest, Philippe Logie, Jan De Clercq, Annemie Degryse
Société de production : Dragons Films
Distributeur : Tandem
Genre : drame
Durée : 75 minutes
Date de sortie : 26 janvier 2022

Belgique – 2021

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.