Céline Sciamma, les chemins de l’enfance

Cinéaste au regard passionnant, quand Céline Sciamma pose le sien sur l’enfance ou l’adolescence, elle construit des films comme elle construit les destins. Comment la réalisatrice s’empare-t-elle de ce thème en ajoutant à chaque fois une démarche nouvelle ? Comment parle-t-elle de la manière que l’on a de se construire ? Sa filmographie parle pour elle et quelques rédacteurs l’ont analysée.

Céline Sciamma, scénariste de l’enfance

Céline Sciamma n’est pas qu’une réalisatrice talentueuse, elle est également une scénariste dont la délicatesse de l’écriture a fait ses preuves dans diverses collaborations. Ne se contentant pas d’écrire pour elle, Sciamma a souvent été la deuxième main d’un scénario comme pour Téchiné dans Quand on a 17 ans ou bien la première lorsqu’elle offre à Claude Barras un récit d’une douceur exemplaire pour Ma vie de courgette. De ces récit, émane toujours l’innocence commune de ces personnages qui subissent leur âge non sans douleur et réflexion mais avec une tendresse permanente apportée par ceux qui les entourent et par ce qu’ils se voient vivre. C’est sûrement celle du regard de Céline Sciamma qui donne la sensation d’adoucir ce passage jamais pourtant que subtil et délicat, mais l’on a rarement l’impression de souffrir avec eux ou alors dans une douleur apaisée, celle qui s’adresse directement au cœur, qui livre directement les larmes et fait s’attacher à la seconde à ces nombreux personnages convoqués. L’écrin affectif dans lequel Sciamma place chacun de ses récits, mis en scène ou non, est d’une subtilité qui force l’admiration. En plaçant dans ces deux films écrits, une figure d’autorité rassurante telle que Sandrine Kiberlain et le personnage de Raymond, la violence des mots et des gestes n’apparaît pas seulement ainsi mais offre une solution immédiate à la virulence du tout, et cette solution c’est toujours l’amour. Qu’il soit maternel, paternel ou amoureux, c’est à chaque fois avec cette attention-là que ses personnages s’en sortent et permettent au spectateur de se laisser entraîner.

Gwennaëlle Masle

Naissance des pieuvres
Tout premier film de la réalisatrice Céline Sciamma, Naissance des pieuvres parle de grandir, de s’affranchir des règles et de choisir sa propre voie. Pourtant, il n’est nullement question d’une voie toute tracée car les personnages ne sont pas figés. Encore dans l’état d’enfance, ils font des choix qui ne sont pas définitifs, choisissent des compagnons de route avec lesquels il est encore possible de vivre des parenthèses plus ou moins enchantées. Il n’est pour elles (les trois filles du film), nulle besoin encore de se définir par une profession ou un choix de vie. Et pourtant, il est question d’enfance et de cruauté. Bien souvent, elles se lancent des piques, se détestent, s’affrontent au corps à corps, au désaccord, mais s’adorent en fait. Car leur amitié leur paraît la plus belle chose du monde, la plus précieuse. La jeunesse des personnages permet cet état-là, car l’enfance est un temps suspendu où tout est encore possible. Naissance des pieuvres contient donc cette entièreté de l’enfance dans la description des sentiments. Mais ici les actrices ne jouent pas les enfants, ne pleurnichent pas, ne sont pas relayées aux seconds rôles, ou ne récitent pas leurs répliques. Ce sont des personnages à part entière, morcelés entre plusieurs identités, plusieurs regards. A ce titre, le film parle aussi de désir et de sexualités, thèmes plutôt édulcorés dans ce type de production, mais qu’elle aborde ici frontalement, sans fioriture. Avec ce premier acte, Céline Sciamma montre que la vie n’est qu’une suite d’états passagers dans lesquels nous regardons, sommes regardés et échappons à tous ses regards. Elle n’hésite pas non plus, à la manière de 17 filles plus tard, à parler d’ennui comme personne, à le filmer sans le créer chez le spectateur. Car ici, de l’ennui surgit la rencontre, le défi, le conflit et notre fascination de spectateurs pour ces corps qui se cherchent, se meuvent encore gauchement et sont à construire, à tout jamais. Cette capacité à tout reconstruire est une constante du cinéma de Sciamma, capacité qu’elle développera encore plus avant dans son second film, Tomboy.

Chloé Margueritte

Tomboy

Comme lors de Naissance des pieuvres, Céline Sciamma décortique l’enfance et ses tumultes. Avec sa grande dextérité, elle observe, avec vigueur et compassion, un être qui ne demande qu’à être soi-même, qui se questionne sur son apparence et ce que dégage son image. Par le biais d’une mise en scène tout en délicatesse, parfois proche des corps, la cinéaste montre l’enfance comme un terrain de jeu où l’on aime jouer au foot ou se bagarrer entre enfants, mais qui est également traversée par les effluves difficiles du monde adulte. Tomboy est une oeuvre sur le regard, sur la bulle d’hormones et de bouillonnements qu’est la jeunesse, sur la définition faite par chacun d’entre nous et sur la liberté de prendre possession de notre propre genre. Pourtant, dans un monde qui ne fait pas de cadeau et dont la violence s’abat rapidement sur les enfants, le long métrage est d’une pudeur qui émeut aux larmes, chose qui deviendra caractéristique du cinéma de Céline Sciamma. Dans cette optique de construction et de reconstruction de l’enfance, Céline Sciamma lui oppose, avec finesse, la dureté des questionnements moraux et sociétaux imposés par la sphère familiale et environnementale. Car la vie n’est pas un long fleuve tranquille et le quotidien fait parfois des enfants, les premières victimes des dommages collatéraux du monde adulte. Dans cette période de l’âge tendre qui aimerait parvenir à l’âge mur, il est beaucoup question de plaire et de se définir aussi par rapport aux envies des autres. Amour, amitié, désir, confusion des sentiments, toutes ces notions qui décrivent parfaitement l’ébullition de l’enfance. 

Sebastien Guilhermet

Bande de filles
Tout film d’enfance qui se respecte est un peu initiatique. Bande de filles est une initiation accélérée au monde et à ses travers. Pour Marième, au-delà de l’objectif d’appartenir au groupe, il y a aussi celui de vouloir prendre en main son avenir. Car chez Céline Sciamma, l’enfant est conscient que l’état d’enfance n’est qu’un passage et prépare déjà le monde de demain. Il s’agit donc d’échapper à des catégorisations et surtout à l’échec présupposé de l’enfance des autres. C’est ce qui va décrire au mieux l’adolescence telle qu’on l’a tous plus ou moins vécue : ce moment où le monde des adultes est l’ennemi, celui où l’on espère qu’on ne rentrera jamais dans le droit chemin. Celui où l’on est persuadé qu’on ne fera jamais comme tout le monde. Marième a 16 ans et, si elle ne sait pas encore ce qu’elle veut faire, elle sait ce qu’elle ne veut pas: devenir une femme au foyer, faire des ménages, se marier, se ranger et encore moins faire un CAP à l’issu de sa deuxième troisième. C’est sa première étape, accepter de ne pas faire comme tout le monde, refuser les maigres choix offerts et, surtout, vivre son adolescence. De là, elle va rejoindre un groupe, la fameuse « bande de filles » du titre. Sciamma nous entraîne alors dans la seconde force du film d’enfance : le collectif. Vient le temps de la 2e transformation, le corps danse, apprend des gestes, s’infiltre dans le groupe. De la solitude, Céline Sciamma, nous entraîne dans la force du collectif. Ici, le cri d’enfance est celui qui permet à l’individu de s’affirmer. Ainsi, elle n’oublie pas de confronter Marième à ses propres limites, frontalement. Si le collectif se disloque, l’individu persiste, s’écrit encore et encore. Dans les danses, déjà filmées dans ses deux précédents films mais moins spécifiquement, il y a la libération mais aussi cette adolescence qui veut vivre simplement, se laissant le droit d’envahir les lieux et de dire « j’existe ». »

Chloé Margueritte

Portrait de la jeune fille en feu

Quoi de plus curieux, mais quoi de plus intéressant aussi, pour la fin de cet article, d’aborder la dernière œuvre de Sciamma, Portrait de La Jeune Fille en Feu ? Curieux car, comme nous le confiait elle-même la cinéaste en entretien, ce film naît notamment de sa volonté de filmer des femmes ayant trente ans… Mais si intéressant si l’on évalue la question à nouveau au travers de ses propos, qui avançaient justement le fait qu’hormis les motifs factuels (âge, époque…), elle ne considérait pas que ce soit « un travail si différent que ça ». Le film retrace, avant tout, l’histoire d’un amour vécu. Vécu à l’âge adulte. Mais qu’est l’adulte sinon l’enfant qui a grandi ? Le « grand enfant » ? Le long métrage appuie son caractère sublime en débordant, naturellement, d’une pureté infinie, limpide. La pureté… N’est-ce pas là le trait principal de cette grande case illicite qu’est l’enfance ? Le regard d’un enfant ne se définit-il pas par sa pureté ? C’est en tout cas ce qui ressort clairement de la filmographie de Céline Sciamma et ce regard pur, franc et transperçant se trouve bel et bien être celui des deux amantes, pourtant trentenaires, de son dernier film. Au-delà de cet aspect, on pourrait aussi aborder celui d’une certaine clandestinité, d’une certaine propension à faire éclater les normes. Pas consciemment, juste pour répondre à ce qui anime son « moi intérieur ». Les enfants écrits par Sciamma sont en effet des êtres qui se questionnent sur leur identité. Que ce soit à travers la question du genre (Tomboy), de leur place sociétale (Bande de Filles), etc. Mais, bien qu’adultes, c’est aussi le cas de Marianne et Héloïse qui s’autorisent une histoire dos au mur de ce que la société attend d’elles, et qui les définira en tant que femmes… En bref, Portrait de La Jeune Fille en Feu recoupe le motif de l’enfance si chère à la cinéaste en mettant en lumière deux femmes dont les questionnements et la pureté pourraient être ceux d’un être bien plus jeune. A moins que ce ne soit l’inverse…

Chris Valette

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