Gérardmer 2026 : Veuf éploré, Stoners anthropophages, Pissenlits survivalistes et French Dreamer envieux
Gérardmer 2026 : les vertiges de la maternité et le poids des origines, en toutes langues, allemande, anglaise et indonésienne
Accueil Cinéma Dossiers PartagerFacebookTwitterPinterestEmail La rédaction LeMagduCiné En 2025, le cinéma ne s’est pas contenté de raconter des histoires : il a pris position, observé le monde à hauteur d’homme, et parfois à contrechamp. Entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes et formes radicales, l’année dessine un paysage foisonnant, traversé par le doute, la mémoire et le désir de réinvention. Découvrez le top de la rédaction du Mag du Ciné, qui évoque moins un palmarès qu’un état des lieux du cinéma contemporain. Ce qui frappe, en prenant le pouls du cinéma, c’est sa vitalité plurielle et sa capacité à embrasser des horizons très différents sans jamais perdre son acuité. Des cinéastes confirmés y interrogent le temps, la filiation ou la violence du monde, pendant que de nouvelles voix s’emparent de récits plus intimes, politiques ou sensoriels, souvent à la lisière des genres. Le réel affleure partout, que ce soit dans les corps, dans les silences ou dans les paysages, mais il est sans cesse animé par la mise en scène, comme si filmer revenait moins à capter qu’à révéler. Une année 2025 qui rappelle, avec éclat, que le cinéma n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il refuse les lignes droites et embrasse la diversité de ses regards. Maria, de Pablo Larraín Dans une année marquée par beaucoup de films visant à l’extravagance (Eddington, Une bataille après l’autre), quel bonheur de pouvoir compter sur un cinéaste comme Pablo Larrain qui a cru bon de faire machine inverse avec son portrait de la Callas, Maria. Ou comment le voir, avec une rigueur déjà mise à l’œuvre sur Jackie ou Spencer, coucher à l’écran la dernière semaine de la célèbre cantatrice. Le film entend ainsi aborder dans un même élan splendeur passée et optimisme enflammé, comme s’il laissait à Angelina Jolie, qui signe ici de loin sa meilleure performance, l’opportunité de déjouer le funeste sort qui l’attend. Las, le film n’oublie pas le passé de sa chanteuse et signe finalement une belle tragédie, en ce qu’elle laisse la diva face à un combat homérique qu’elle finira par perdre, non sans dignité et amour. Antoine Delassus Black Dog, de Hu Guan Black Dog de Guan Hu frappe d’emblée par une image impossible à oublier : une meute de chiens dévale une colline et renverse un bus. Beauté violente, organique, presque irréelle. Un ex-taulard, devenu paria, doit capturer les chiens errants avant les JO de Pékin. Parmi eux, un lévrier noir, « rageux », soupçonné de maladie. Deux exclus se reconnaissent sans se sauver. La ville change plus vite que les vies : la modernisation avance à marche forcée, efface, déplace. La photographie de Weizhe Gao magnifie le désert de Gobi, véritable personnage. Rédemption et résilience se jouent dans les silences, les regards, la retenue. Le film ne conclut pas, il persiste. Et c’est par la puissance de ses images qu’il s’impose durablement. Beatrice Delasalle Tardes de soledad, d’Albert Serra Vous êtes le meilleur cinéphile. Vous pouvez voir ce film. Après tout, ce ne sont que 2h05 de corridas, les unes après les autres. Vous reprendrez votre souffle entre chaque acte, pendant ces moments d’habillage aux allures grotesques, presque burlesques, qui vous feront rire, juste assez pour ne pas craquer. Mais vous êtes capable d’aller au bout, parce que vous êtes le meilleur, et surtout parce que vous avez le courage. Serez-vous marqué ? Probablement. Choqué ? Évidemment. Des taureaux meurent. Pendant deux heures. Sans ellipse. Sans refuge. Mais est-ce que ce sera le Beau ? Sans aucun doute. Car la morale n’a rien à faire là-dedans. Elle n’a pas plus sa place dans l’appréciation de l’art que le doute dans la tête du toréador face au taureau. Pour survivre, il doit se mettre ailleurs. S’absenter de la foule. Se vider de ses questionnements. Le film exige la même chose de son spectateur. Tardes de Soledad, c’est accepter de ressentir simultanément la détresse de la bête et la folie de l’assassin, sans hiérarchie, sans jugement. Voilà pourquoi le film d’Albert Serra est aussi radical, aussi exceptionnel et probablement le seul à oser ça en 2025. Luca Moreira La Venue de l’avenir, de Cédric Klapisch Klapisch signe un film ambitieux et humain, mêlant descendance, quête des origines et histoire de l’art, entre naissance de la photographie et de l’impressionnisme. Une maison normande abandonnée révèle ainsi lettres, photos et une toile mystérieuse qui renvoient quatre héritiers vers Adèle, jeune femme du XIXᵉ siècle partie à Paris retrouver sa mère. Le film explore avec émotion des secrets familiaux à des époques entremêlées. Le réalisateur questionne avec justesse nos racines à 150 ans de distance, la transmission et la manière dont le passé éclaire les vies en pavant notre route vers l’avenir. Bruno Arbaud L’Aventura, de Sophie Letourneur Letourneur était appelée sans doute, prédestinée par son nom. Letourneur en effet tourne, autour de la vie, autour des souvenirs, pour débusquer leurs secrets timides et douloureux. On devrait même dire que Letourneur retourne, comme on dit des assassins qu’ils retournent toujours sur les lieux de leur crime. Mais Letourneur est le contraire d’un assassin. Non seulement elle n’a tué personne, mais elle entend plutôt faire revivre ce qui s’est dissipé sans laisser suffisamment de traces. Parce qu’on a pas le temps de vivre, il faut ressusciter le temps. Or il n’y a qu’un seul art qui ressuscite vraiment le temps : le cinéma. Il fallait que Letourneur tourne afin d’accomplir son vieux rêve impossible et nécessaire : non pas tant lutter contre l’oubli que contre l’irréalité : faire que les choses aient vraiment eu lieu. L’Aventura, c’est le Blow Out (pour rester chez Antonioni) de la vie de famille. Que s’est-il passé durant ces vacances en Italie ? Rien, ou presque. Tout. Car ce n’est à la fin que par l’image, la reconstruction fictionnelle, que l’on peut seulement saisir ce qui se dérobe à l’expérience immédiate. Joseph Leonard Évanouis, de Zach Cregger La palme du bijou horrifique revient sans hésiter au surprenant et galvanisant Évanouis qui nous tient en haleine plus de deux heures, à partir de son postulat génial. Zack Cregger nous happe au sein de son rollercoaster de sensations allant de l’effroi à l’éclat de rire. Et, franchement, réussir à compiler humour (certes noir) et frisson n’est pas donné à tout le monde. Ajoutons à cela une science du montage impeccable, un sous-texte prompt à maintes interprétations et une troupe d’acteurs géniaux, dont l’incroyable Amy Madigan, et vous obtenez une bombe de cinéma de genre imprévisible et totalement maîtrisée. Rémy Fiers Valeur sentimentale, de Joachim Trier Le sixième opus de Joachim Trier confirme de manière éclatante le crescendo quasiment ininterrompu que connaît la carrière du cinéaste norvégien depuis ses débuts. Si l’expression « film de la maturité » est aujourd’hui complètement dévoyée, Valeur sentimentale s’y apparente pourtant. L’écriture, la mise en scène, les décors, l’interprétation des comédiens (premiers et seconds rôles confondus) : tout y est d’une subtilité, d’une richesse et d’une humanité admirables. Ingmar Bergman serait fier de cet héritier. Thierry Dossogne Sirāt, d’Oliver Laxe Dans Sirāt, le road-trip devient une traversée intérieure, sensorielle et spirituelle, une secousse cinématographique qui révèle une liberté désormais proche du purgatoire. Le vide que traversent les personnages, lancés dans une quête de sens incertaine, se confond avec leur espace mental, à la fois instable et aride. Oliver Laxe ausculte ainsi le doute et la foi lorsque tout vacille dans un monde au bord du gouffre. L’ambiance sonore, immersive et répétitive, agit alors comme une tentative désespérée de couvrir le silence et la solitude, sans jamais parvenir à combler le manque qu’elle révèle. Une pépite ! Jérémy Chommanivong Une bataille après l’autre, de Paul Thomas Anderson Le duo qui a accompli des merveilles — Paul Thomas Anderson réalisateur et Jonny Greenwood compositeur (There Will Be Blood, Phantom Thread) — change ici d’échelle… et de format. Avec un budget dix fois supérieur, un procédé VistaVision en 35 mm et un Leonardo DiCaprio à contre-emploi, Une bataille après l’autre est l’une des grandes curiosités de 2025. Œuvre inclassable et déstabilisante, tant pour les amateurs de son auteur que pour le grand public, c’est l’un de ces divertissements somptueux et éminemment singulier. Entre un humour absurde, un défi de mise en scène et une charge à la fois légère et précieuse contre les « États-Désunis », il s’impose en blockbuster d’auteur par son mouvement perpétuel, sa force d’âme dans ses dialogues, sa rythmique de l’action et son amour du découpage. PTA a certes fait mieux, mais l’audace du geste frôle le sabordage volontaire de Warner, à l’aube d’un rachat annoncé. Ewen Linet Arco, d’Ugo Bienvenu Il a fallu cinq ans de gestation pour qu’Arco s’impose comme une œuvre rare et lumineuse de l’animation française. Ugo Bienvenu y déploie un imaginaire audacieux, nourri par l’enfance, la science-fiction et une 2D artisanale sublimée. Entre futur désirable et présent désenchanté, le film raconte la rencontre bouleversante de deux enfants face à un monde en crise. Récompensé à Cannes et à Annecy, Arco célèbre, avec une poésie ardente, la nécessité vitale de créer, transmettre et espérer. Ewen Linet La Petite Dernière, d’Hafsia Herzi À travers le portrait intime d’une adolescente musulmane en quête d’identité, Hafsia Herzi livre une adaptation délicate du roman de Fatima Daas. La Petite Dernière explore avec pudeur le tiraillement entre foi, famille et découverte de l’homosexualité, captant la peur du jugement autant que le désir de liberté. Porté par une mise en scène à fleur de peau et l’interprétation bouleversante de Nadia Melliti, ce récit lumineux compose une ode profondément humaine à l’émancipation. Ariane Laure L’Étranger, de François Ozon Avec L’Étranger, François Ozon réussit une gageure : adapter le chef d’oeuvre de Camus avec le langage spécifique du cinéma. Il trouve la bonne distance d’avec le roman, entre fidélité et actualisation, dans un noir et blanc inspiré. Si l’on ajoute un Benjamin Voisin qui parvient à traduire la fameuse indifférence énigmatique de Meursaut, on tient là, peut-être, le meilleur film de François Ozon. Jérôme Duvivier On vous croit, de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys Le cinéma belge déploie un huis clos d’une tension implacable avec On vous croit, où la justice procédurale fait obstacle à l’empathie et à l’humanité. À mesure que l’enquête progresse, le film révèle la violence sourde des mécanismes institutionnels, capables d’éroder la parole intime qu’ils prétendent protéger. Portée par la mise en scène précise de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, l’œuvre trouve son cœur battant dans la performance remarquable de Myriem Akheddiou, bouleversante de justesse. Jérémy Chommanivong Dossier 137, de Dominik Moll Dossier 137 marque le retour saisissant de Dominik Moll avec une enquête haletante et d’une brûlante actualité, inscrite dans le contexte des Gilets jaunes. En s’immergeant au cœur de l’IGPN, le film questionne avec finesse notre rapport à la police, entre maintien de l’ordre, violences contestées et exigence de justice. Portée par un réalisme rigoureux et une réflexion nuancée sur les points de vue, cette œuvre brillante dresse le portrait d’un État sous tension et d’une société profondément fracturée. Ariane Laure Résurrection, de Bi Gan Résurrection de Bi Gan se déploie en blocs sensoriels, traversant genres, styles et époques. Cette dispersion pourrait le faire vaciller, mais le film ne s’effondre jamais. Dans un futur où rêver est interdit, un révoleur résiste en rêvant partout, tout le temps. La femme qui l’accompagne peut se lire comme une figure du spectateur, recevant et protégeant l’imaginaire. Certaines séquences marquent profondément, notamment la neige, d’une poésie fragile, tandis que le final reste libre, presque suspendu. Bi Gan compose une traversée de la Chine filtrée par le cinéma, entre citations, visions et reconstitutions. Un film radical, imparfait, mais habité, qui continue de travailler longtemps après la projection. Beatrice Delasalle L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho Certains films sont comme un « échantillon » du pays qui les a produits. Le Brésil a trouvé le sien avec L’Agent secret, véritable tranche de l’histoire, de la culture et des mentalités de la patrie de Kleber Mendonça Filho. Ce thriller politique à l’intrigue tortueuse convoque tous les sens du spectateur pour s’immerger dans ce qu’est le Brésil d’hier et d’aujourd’hui : un joyeux bordel. L’ingouvernabilité, la corruption, le culte de la procrastination assumée, certes ; mais aussi l’humanité débordante, les couleurs, la musique. Bref l’élan créateur et l’élan destructeur, intimement mêlés dans l’ADN du Brésil. Thierry Dossogne
Jonathan Fanara·BD Mangas« Amour, fascisme et CDD » : quand l’open space devient un laboratoire politique
Jonathan Fanara·BD Mangas« Le Monde de Charline » : classe verte, tempêtes intérieures et doudou en cavale