Paul Thomas Anderson n’a pas fini de nous faire parler. On sort d’Une bataille après l’autre déconcerté et ébouriffé, mais, le rythme de la vie normale reprenant et les images se décantant progressivement dans notre esprit, c’est un film d’une richesse insondable qui se dévoile à nous, entre fable politique, récit familial et méditation métaphysique. Un nouveau grand film du très génial PTA.
Synopsis : Perfidia Beverly Hills et Ghetto Pat sont un couple d’activistes révolutionnaires qui multiplient les actions explosives avec leur groupe armé : les French 75. Ils sont poursuivis par le Capitaine Lockjaw qui, suite à un chantage, est devenu l’amant de Perfidia. Quand celle-ci est arrêtée par la police, Lockjaw lui propose un marché : trahir les siens en échange de la liberté. Perfidia disparaît alors, laissant derrière elle un groupe dissous dans le sang et une petite fille à la paternité incertaine. Seize ans plus tard, cette dernière vit cachée avec l’un de ses pères potentiels, Ghetto Pat. De son côté, Lockjaw, s’inquiétant de ce qu’une preuve vivante de ses amours interraciales puisse compromettre son entrée dans un groupe supra-élitistes de suprémaciste blanc, se lance à la recherche de la petite fille devenue adolescente.
Film politique…
PTA a-t-il voulu faire un film sur l’action armée révolutionnaire, la magnifiant sans rien masquer de ses ambiguïtés, comme il a pu le faire avec le monde de la pornographie dans Boogie Nights ? On soupçonne PTA d’être trop esthète pour faire un film sur la base de cette simple motivation. D’un autre côté, il a montré avec There Will Be Blood qu’il n’était pas indifférent à la question politique, et selon une approche, qui plus est, assez rigoureusement matérialiste. Cependant, le portrait qu’il fait, dans le présent film, de ses activistes révolutionnaires ainsi que de leurs fascistoïdes adversaires produit une impression bizarre, quelque chose de si décalé, de si anachronique, qu’on se laisse à penser qu’il s’agit peut-être de tout autre chose ici. Évidemment, c’est une tentation – et une facilité – de critique que de prétendre déceler un discours caché derrière l’ambition affichée, de prétendre que le vrai sujet est ailleurs que devant soi. Mais parfois, trop d’indices vont en ce sens.
On emploie généralement le terme d’anachronisme pour parler d’une situation où le présent s’invite dans le passé. Dans Une bataille après l’autre, ce serait plutôt le passé qui s’invite dans le présent. Le roman Vineland, de Thomas Pynchon, dont est inspiré le film, mettait en scène des activistes d’extrême gauche des années 60, que l’on retrouvait ensuite dans les années 80, à une époque où le mouvement révolutionnaire, et tout particulièrement sous sa forme partisane, armée, était devenu franchement moribond.
Dans Une bataille après l’autre, l’action se déroule entre les années 2000 et 2020, soit à une époque où, dans le monde occidental, et aux États-Unis particulièrement, l’action armée révolutionnaire se trouve être quasi inexistante. En voyant DiCaprio et ses copains libérer des centres de rétention ou faire exploser des banques, on a l’impression de voir transvasée dans notre temps la réalité politique des années 70. Même l’extrême droite d’aujourd’hui a changé et n’est plus aussi fanatiquement raciste qu’elle a pu l’être à l’époque où Malcolm X et le Ku Klux Klan se faisaient face.
Quel est le but de PTA derrière cet anachronisme évident ? Est-ce le signe d’une indifférence assumée à l’Histoire et, de ce fait, du caractère essentiellement esthétique de cette œuvre ? Faut-il y voir, au contraire, la volonté de ranimer un idéal émancipateur face à une autre révolution – celle-ci conservatrice – en cours aux États-Unis ? Y aurait-il une intentionnalité plus profonde dans ce décalage, le désir, peut-être, que ces révolutionnaires paraissent ainsi autre chose que des créatures historiques : des créatures mythiques, des symboles ?
…ou film de super-héros
Et si Une bataille après l’autre était en fait un film de super-héros ? Il y a du bigger than life dans les personnages de Perfidia et de Lockjaw, indépendamment de leur médiocrité morale, une vitalité impressionnante qui en fait des sortes de demi-dieux un peu ravagés. Il y a quelque chose de magique, de féerique ou d’un peu cauchemardesque dans les différents personnages qui croisent la route de nos héros : l’espèce de vieux sage oraculaire joué par Benicio Del Toro, les skateurs qui volent de toit en toit, les nonnes d’ultra-gauche, le policier indien stoïque, les assassins mutiques des bords du lac, la secte suprémaciste des « Aventuriers de Noël ».
Au milieu de tout ça, et malgré son surnom de Rocket Man (les révolutionnaires comme les super-héros ont toujours des surnoms), Leonardo DiCaprio, avec son air de drogué ahuri, passe quasiment pour un Moldu. Ce qui est d’ailleurs suggéré à plusieurs reprises : celui-ci serait trop mou, trop enraciné, trop pépère en somme, n’aurait pas la révolution dans le sang, comme sa compagne Perfidia, descendante d’une longue lignée d’activistes radicaux. Et c’est de Lockjaw, en quelque sorte le super-vilain de l’histoire, qu’elle tombe enceinte, comme si elle ne pouvait l’être, au fond, que d’un individu de sa race. C’est d’ailleurs une des ambiguïtés du film – une parmi des milliers – à savoir de présenter comme infâme et ridicule un groupe de suprémacistes blancs, tout en faisant droit à l’idée qu’il y aurait des êtres supérieurs et inférieurs, des lignées mêmes à travers lesquelles se transmettraient des qualités morales, dans une perspective qui transcende toutefois les catégories raciales traditionnelles.
Le film rejoue encore un certain schème classique du film de super-héros avec le personnage de Willa, fille de Perfidia, qui voit surgir dans sa vie de lycéenne tranquille tout un monde ignoré, caché, où s’affrontent violemment le bien et le mal. Cette découverte constituera, très classiquement toujours, l’épreuve initiatique à partir de laquelle Willa prendra conscience de ses super-pouvoirs de militante, super-pouvoirs déjà présents dans son sang, mais que les événements vont catalyser. Dans une scène, Leonardo DiCaprio, qui vient de se faire arrêter par la police, quand on lui demande son nom, répond : « Peter Parker ». Lockjaw, étonnamment, réchappe, défiguré, d’un tir de fusil à pompe suivi d’une sortie de route spectaculaire. On pourrait multiplier les exemples, les clins d’œil. D’une façon générale, l’envergure légèrement improbable des personnages et des enjeux du récit donne à penser qu’il s’agit d’autre chose que d’une chronique politique.
Révolution et réaction
La révolution, dans ce film, est l’autre nom de la vie ; moins un objet de réflexion politico-cinématographique qu’une forme paradigmatique. Une des premières choses qui frappent – et qui n’est pas si courante dans le cinéma de PTA – c’est le rythme continuellement trépidant de ce film. Ça ne s’arrête proprement jamais. L’action révolutionnaire et sa réaction réactionnaire semblent constituer l’image du mouvement lui-même. Les corps sont chahutés dans tous les sens, ils courent, sautent, roulent, tombent, s’entrechoquent, sexuellement ou mortellement ; toujours quelque chose pousse et contraint, dans un jeu de forces sans fin. La révolution est ici physique plus que politique, et pointe moins vers un avenir libérateur que vers un éternel recommencement.
Comme toujours avec PTA, la morale du film, ou du moins son message, ne se laisse jamais saisir. Tout se renverse, se dédouble, se transmute. Certes, les super-héros sont de gauche et les super-vilains de droite, mais l’activisme armé apparaît, sous les traits de Perfidia, davantage comme une pulsion vitale, sexuelle et destructrice, que comme une noble lutte pour un idéal de justice. Et le personnage de Lockjaw ne manque pas d’attirer une certaine sympathie par son infantilisme presque touchant et son caractère réprimé, que manifestent ses nombreux tics au visage. La révolution, c’est le plein de décharge pulsionnelle, et la réaction, une répression de la vie. La politique est ici surtout une métaphore pour dire deux modes métaphysiques d’être.
Dans cette économie pulsionnelle, Perfidia incarne un élan sans frein, forcément amoral (elle n’hésite pas à balancer ses coéquipiers pour conserver sa liberté), et Lockjaw, la répression dans tous les sens du terme : de soi-même et des autres. Dans une des premières séquences, Perfidia force Lockjaw à bander, et, ce faisant, suscite toute la dramaturgie du film. Elle ouvre ainsi, en effet, en Lockjaw, des puissances de vie aux conséquences incalculables, que ce dernier devra ensuite, afin d’intégrer les forces de mort réactionnaires – ici, une secte de suprémacistes blancs – étouffer et éliminer en la personne d’une jeune fille née de leurs étreintes (l’enfant, symbole de vie par excellence). DiCaprio, de son côté, incarnerait plutôt une force essoufflée, dépassée, qui suit péniblement le rythme, continuellement heurté par celui-ci, quand un Del Toro semble au contraire l’épouser harmonieusement avec une espèce de prescience.
Chacun prend son rôle dans ce grand jeu de forces cosmiques, où il n’est jamais vraiment question de morale ou de justice, mais toujours de puissance. Une bataille après l’autre est une grande fresque plus nietzschéenne que marxiste, qui s’attache à dévoiler les mobiles secrets de l’action humaine derrière les motifs proclamés. La politique n’est là que comme un écran symbolique servant une méditation filmique sur le mouvement des corps. Ainsi retournons-nous aux sources mêmes du cinéma, à son premier moteur, pourrait-on dire.
Voilà peut-être pourquoi le panoramique et le travelling sont des types de plans particulièrement récurrents dans ce film. Cela culmine dans une scène de poursuite automobile où la route elle-même devient mouvante, telles les vagues de la mer – symbole, encore une fois, du mouvement perpétuel. Del Toro l’avait annoncé plus tôt à DiCaprio : « N’oublie pas… les vagues, les vagues ! »
Flux et reflux, action et réaction, libération et répression : ainsi marche l’univers, ainsi s’agite l’homme en son sein, croyant vainement s’en excepter par la raison et la morale. Si PTA, notre Empédocle moderne, a un message, ce serait tout au plus celui-ci : il faut que la vie continue, que le mouvement ne cesse pas, et que les caméras continuent de tourner, une bataille après l’autre, sempiternellement.
Une bataille après l’autre – bande-annonce
Une bataille après l’autre – fiche technique
- Titre original : One Battle After Another
- Réalisation et scénario : Paul Thomas Anderson, basé sur le roman Vineland de Thomas Pynchon
- Directeurs artistiques : Andrew Max Cahn et May Mitchell
- Décors : Florencia Martin
- Costumes : Mark Bridges
- Photographie : Michael Bauman
- Montage : Andy Jurgensen
- Musique : Jonny Greenwood
- Producteurs : Paul Thomas Anderson, Sara Murphy et Adam Sommer
- Producteur exécutif : Will Weiske
- Société de production : Ghoulardi Film Company
- Société de distribution : Warner Bros. Pictures
- Budget : 130–175 000 000 $
- Pays de production : États-Unis
- Langue originale : anglais
- Format : couleur — 1.78:1 – 35mm (Vistavision) – Dolby Atmos — Copies 70mm Imax – sons IMAX 6-Track
- Durée : 162 minutes




