Valeur sentimentale : Pères de la vie conjugale

Et si la mélancolie était la dernière patrie des âmes sensibles ? Avec Valeur sentimentale, Joachim Trier signe une méditation cinématographique sur la valeur sentimentale des existences – ces traces invisibles qui lient les pères aux filles, les artistes à leurs fantômes. Dans l’ombre bienveillante de Bergman, mais sans sa violence, Trier déploie un réalisme tendre où Renate Reinsve et Stellan Skarsgård incarnent à eux seuls tout un nuancier d’émotions silencieuses. Entre panique scénique et héritage dévasté, le film ose la lenteur, assume l’atonie, et fait de la tristesse un territoire de beauté fragile. Un film nécessaire à l’ère du divertissement compulsif.

Jamais film n’a porté aussi bien son titre. Valeur sentimentale résonne et cristallise toute l’atmosphère et le projet de Joachim Trier : investiguer la valeur sentimentale des choses, des êtres, des liens, des temporalités et des vies. Le cinéaste norvégien accomplit ici un geste d’une douceur et d’une densité d’écriture remarquables.

L’astre-Bergman en père rédempteur

Bergman, bien sûr, est le père de tout le film, mais un père recueilli, solaire et souvent silencieux. Pas le Bergman en super-surmoi sévère qui guetterait l’œuvre de Trier. Non. Un Bergman en père réconcilié avec l’âpreté et la violence de ses Scènes de la vie conjugale, qui reviendrait veiller le film en constituant son image-patricielle.

L’ombre (donc plutôt l’astre) du maître suédois plane, mais pacifiée. Exit le surmoi tyrannique, place à un Bergman absous, qui veillerait sur le film comme on veille sur un héritage précieux. Trier ne plagie pas, il embrasse une filiation – celle d’un cinéma qui ose regarder l’âme humaine sans fard, mais sans cruauté.

Renate Reinsve : l’aura de l’écoute

Cette actrice est un don d’écoute et de présence. Déjà, dans Julie (en 12 chapitres), elle épatait. Et dans son intense interprétation du film La Convocation de Halfdan Ullmann Tøndel, elle sidérait par ses éruptions et commotions.

Ici, l’actrice époustoufle par la matière impressionnante des regards, des silences et observations qu’elle prodigue. Son nuancier de visage, sa peau presque sans maquillage, la ferme assise de son corps — tout, dans cette actrice, installe un royaume de sensibilités présentes à la caméra. Un visage qui pense, un corps qui se souvient, une peau qui rougit sous le poids des non-dits.

Évanouie et terrienne, ultra-réaliste et contemplative, charnelle et anodine, elle dope l’image et happe le regard dans le moindre tressaillement ou rougeoiement de sa peau. Avec elle, nous sommes de plain-pied dans la VALEUR SENTIMENTALE.

Il faut la voir dans la première scène, où comédienne devant un lever de rideau, elle nous emmène dans son trac, sa crise, sa panique démente. C’est beau. C’est juste. C’est fou. Une comédienne n’arrive pas à entrer en scène. Trop d’angoisse, trop de chutes dans les trous d’une généalogie dévastée, trop de manques. La scène, à elle seule, vaut les 2h15 du film.

Durée bergsonienne : la vie prend le temps de sa mémoire lente et épuisée, de sa durée mélancolique et assumée.

À l’enterrement de leur mère, deux sœurs, Agnès et Nora, voient leur père débarquer après des années d’absence. Le père (Stellan Skarsgård), réalisateur illustre, propose à Nora, comédienne de théâtre, de jouer dans son prochain film, mais celle-ci refuse. Il propose alors le rôle à une jeune star hollywoodienne (Elle Fanning).

Les Mélancoliques : une atonie assumée

Joachim Trier réussit à universaliser l’intime : la complexité des relations intra-familiales, la solitude d’un père créateur vu comme un être égoïste et absent par ses filles, les difficultés de faire des films d’auteur à 70 ans lorsque c’est Netflix qui produit.

Valeur sentimentale dialogue en permanence avec cette dialectique du passé, des généalogies impossibles à dépasser (voire l’image ahurissante et mutante de ces visages hybrides du père et de ses filles), du has been, du perdu.

Joachim Trier ose creuser pendant 2h15 la possibilité d’une incapacité à vivre, à poursuivre, à fonder une famille. Le film le fait sans acrimonie, sans ressentiment, avec le regard toujours juste que porte Nora sur l’absence d’affection et de paroles qu’elle a eue de son père : un regard hanté par la perte, le chagrin, l’incompréhension.

Avec cette honnêteté, Valeur sentimentale ose la durée d’une dévitalité : montrer que des êtres ne savent pas forcément faire, n’ont pas les codes, sont dépassés, ruinés par la tristesse ou l’impuissance à se rendre valables. En ce sens, la scène de fin entre le père et la star hollywoodienne est très belle.

Pour autant, le gommage presque systématique de la violence du verbe, de la crudité ou de la cruauté de Bergman ou d’un Thomas Vinterberg peut manquer. L’attention à l’émotion, au bouleversement de ce que la chute dans la mélancolie fait aux êtres, peut provoquer de la réticence. La mélancolie, ici, est la sève du film, sa patrie vive.

Valeur sentimentale rappelle que le cinéma peut aussi être cet art romanesque du temps traumatique et de la fugacité, qui donne sa chance à la mélancolie sans la trahir. Porté par une Renate Reinsve sublime, Trier signe une œuvre vibrante et grave, où la valeur sentimentale devient une forme de résistance dans un monde qui dévalue l’émotion, l’hypersensibilité et la mort.

Valeur sentimentale : bande-annonce

Valeur sentimentale : fiche technique

Titre original : Affeksjonsverdi
Titre international : Sentimental Value
Réalisation : Joachim Trier
Scénario : Joachim Trier, Eskil Vogt
Interprètes : Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas, Stellan Skarsgård
Photographie : Fabian Gamper
Montage : Evelyn Rack
Musique : Michael Fiedler, Eike Hosenfeld
Production : Lucas Schmidt, Lasse Scharpen, Maren Schmitt
Sociétés de production : Mer Film AS, Lumen, MK2 Films, Eye Eye Pictures, Zentropa Entertainment, Komplizen Film
Société de distribution : Memento Distribution
Pays de production : Norvège, France, Danemark, Allemagne
Genre : comédie dramatique
Durée : 2h12
Date de sortie en France : 20 août 2025

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