La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

Présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026, La Bataille de Gaulle : L’âge de fer d’Antonin Baudry s’annonçait comme le film historique événement de l’année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s’essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l’œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu’il prétendait honorer.

On se souvient du Chant du Loup comme d’un film de sous-marin tendu, honorable, un sous-genre rare et réussi pour le cinéma français. Antonin Baudry y révélait un sens de la mise en scène efficace, entre le devoir et la camaraderie, et laissait présager de bonnes choses pour la suite. On ne le retrouve malheureusement pas ce cinéaste-là dans La Bataille de Gaulle : L’âge de fer.

L’idée de départ n’est pourtant pas mauvaise. Pensé comme un diptyque, avec L’âge de fer en premier volet, J’écris ton nom en second, espacés d’un mois seulement, le projet avait clairement l’ambition de rendre au cinéma de divertissement français le prestige et la rentabilité du Comte de Monte-Cristo porté par Pierre Niney. Une ambition légitime et même stimulante. Mais pour y parvenir, encore fallait-il en assumer pleinement les exigences, à commencer par soigner son entrée avec le premier volet. Le spectateur n’aura peut-être aucune raison de revenir pour achever cette odyssée bancale. Or Pathé Films, désireux de redorer le blason de la superproduction historique française à échelle mondiale, n’en a pas donné les moyens à son réalisateur.

Environ 80 millions d’euros pour les deux volets, c’est un budget qui se voit, notamment dans des effets spéciaux inégaux d’une scène à l’autre. On pense à un affrontement de blindés en ouverture, censé asseoir De Gaulle en fin tacticien, mais qui révèle surtout à quel point le film ne dispose pas des armes de ses ambitions. La comparaison avec Oppenheimer de Nolan s’impose d’elle-même, avec la même prétention à conjuguer densité historique et spectacle, sans toutefois en maîtriser la forme. Nolan lui-même n’était pas exempt de défauts, notamment dans le traitement de ses personnages féminins, mais sa rigueur formelle restait irréprochable. Au lieu du souffle espéré, on hérite ici de tous les travers d’une production sans envergure véritable qui aimerait avoir de l’audace sans en payer le prix. Et contrairement aux Trois Mousquetaires : D’Artagnan et Milady, dont les limites pouvaient bénéficier de l’indulgence accordée à une adaptation littéraire, rien ici ne vient atténuer la déception.

La France libre, le film prisonnier

Baudry et sa co-scénariste Bérénice Vila tentent de peindre une fresque immense : du fameux Appel du 18 juin 1940 jusqu’à la chute du chef de la Marine française, François Darlan, en 1942, en passant par les tractations de De Gaulle avec les Britanniques pour se faire reconnaître comme chef de la France libre, le ralliement des colonies africaines, le tragique épisode de Mers el-Kébir, et la Bataille de Bir Hakeim comme point culminant. La matière est considérable. Le problème, c’est qu’on ne fait que la survoler.

On tourne les pages d’un manuel d’Histoire sans jamais s’arrêter sur l’une d’elles. La narration ne pose jamais le pied sur le frein et se saborde au montage, à l’écriture de ses dialogues et des personnages. L’effet produit est celui d’une frise chronologique animée plutôt que d’un récit de cinéma. On lit les faits, mais on ne ressent rien de concret. La photographie, pourtant tenue avec soin, surtout dans les séquences africaines, ne parvient pas à compenser un montage qui zappe ces espaces avant même qu’on ait eu le temps de les habiter. La musique de Volker Bertelmann apporte quant à elle un rythme un peu artificiel, soulignant les émotions plutôt qu’elle ne les génère.

Le film tente bien d’établir un dialogue entre la trajectoire d’étudiants parisiens aux relents révolutionnaires et la progression de De Gaulle dans son bras de fer chez les Alliés, mais ce fil reste si peu investi qu’il confine à l’incompréhension. On comprend que Baudry destine ce film aux jeunes générations, en montrant que des lycéens furent parmi les premiers à résister avec la manifestation du 11 novembre 1940 sous l’Arc de triomphe. Mais à l’écran, ce fil-là reste embryonnaire, suspendu, comme si on se réserve pour le second volet. Anamaria Vartolomei, dont le personnage de Livia n’est qu’effleuré ici, en fait les frais. Elle incarne davantage une ellipse narrative qu’un véritable personnage. En revanche, la Bataille de Bir Hakeim bénéficie par moments d’un peu plus d’entrain et d’immersion, mais là encore, le montage ne rend pas service à cette victoire miraculeuse ni au déroulé de l’affrontement.

Du rire au naufrage

Ce délitement narratif se répercute inévitablement sur les personnages, qu’on ne prend jamais la peine de faire exister. Charles de Gaulle, interprété par Simon Abkarian à qui l’on demande de jouer la caricature sans modération, déambule d’une scène à l’autre avec sa tenue de cérémonie et son képi, ponctué de punchlines patriotiques qui jurent constamment avec le second degré dont le film use et abuse. Ce va-et-vient permanent entre l’emphase héroïque et l’ironie désacralisante ne produit aucune tension dramatique. Les deux registres finissent par s’annuler mutuellement.

Le manque de maîtrise du ton se révèle dans ses moments les plus éloquents, et les plus involontairement comiques. Que De Gaulle affirme avec un aplomb souverain que les moustiques ne le piquent pas, ou qu’il reste de marbre face à des explosions à proximité, on bascule franchement dans le territoire de la blague à la Chuck Norris. Des gimmicks qui auraient pu fonctionner dans une adaptation un peu plus libre, mais qui ici sabotent toute tentative de grandeur dramatique. Ce bras de fer permanent entre la caricature de De Gaulle et celle de Churchill, interprété par un Simon Russell Beale réputé comme l’un des meilleurs acteurs de théâtre de sa génération outre-Manche, glisse trop souvent dans un burlesque volontaire et d’autres fois dans quelque chose de simplement cringe. C’est précisément là, dans cet espace incontrôlé entre l’intention et l’effet, que le nanar s’éveille.

Autour d’eux, on cite de grands noms sans les incarner : Niels Schneider en général Leclerc, Loïc Corbery en René Pleven, Mathieu Kassovitz en Darlan. Benoît Magimel en général Pierre Kœnig fait figure d’exception et il tient bon dans son rôle de chef de guerre humain, et constitue l’un des rares moments où le film s’approche de ce qu’il voulait être. Quant à Karim Leklou, le film lui confie un rôle de Sancho Pança des temps modernes pour injecter de la légèreté là où elle n’était pas nécessairement requise. Le tout est aggravé par un maquillage et des costumes de reconstitution si appliqués que des comédiens ressemblent davantage à leurs portraits d’époque, Jean Moulin en tête. C’est à l’opposé de ce que László Nemes réussissait son Moulin, en prenant le contrepied du héros pour révéler l’homme et sa fragilité derrière le masque. Ici, on affirme ne pas chercher des héros, mais on les traite comme tels. Le récit, adapté du De Gaulle : une certaine idée de la France de l’historien Julian T. Jackson, place le général au centre de tous les enjeux, même lorsqu’il n’en est que le témoin. On tente d’investir l’intimité de la bureaucratie de la France Libre, mais observer De Gaulle dans sa baignoire ou très rarement avec sa famille ne créer pas de tension suffisante pour nous émouvoir ou nous surprendre. Baudry ne fait qu’observer une silhouette et fait rapidement marche arrière qu’and il s’agit de déconstruire son mythe. On est loin du portrait de Gabriel Le Bomin, qui avait d’autre problèmes, mais on a ici la version don-quichottesque du général, sans le souffle épique ni la dimension tragique que cette comparaison supposerait.

Nanar-mistice

C’est sans doute là le plus grand exploit involontaire de ce film : il échoue à peu près à tous les niveaux, et pourtant, il fonctionne à sa façon. Car La Bataille de Gaulle : L’âge de fer est bel et bien un nanar. Entre ses outrances, ses effets spéciaux inégaux, ses dialogues en roue libre, on atteint une forme de fascination qu’on réserve habituellement aux œuvres qui se prennent mortellement au sérieux sans en avoir les moyens. C’est alors dans ses propres faiblesses que réside sa plus grande ironie. Ce film qui prétend à la fresque spectaculaire, capable de rivaliser avec le cinéma hollywoodien, n’arrive à susciter de l’émotion que dans le registre du rire involontaire.

Ce n’est pas anodin dans une période chargée en tensions politiques, où les relents de fascisme reviennent à la charge, car un film sur De Gaulle et la Résistance méritait mieux que d’être réduit à un objet de dérision. C’est médiocre et surtout dommage, car derrière le naufrage, on devine une ambition réelle, simplement mal calibrée et mal financée. Et on ne peut que craindre une continuité maladroite avec La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom, pour peu que les spectateurs aient encore la curiosité suffisante pour s’y aventurer.

À lire aussi notre critique du Festival de Cannes 2026.

La Bataille de Gaulle : L’âge de fer – bande-annonce

La Bataille de Gaulle : L’âge de fer – fiche technique

Titre international : De Gaulle: Tilting Iron
Réalisation : Antonin Baudry
Scénario : Antonin Baudry et Bérénice Vila, d’après le livre De Gaulle : une certaine idée de la France de Julian T. Jackson
Interprètes : Simon ABKARIAN, Simon RUSSELL BEALE, Florian LESIEUR, Benoît MAGIMEL, Mathieu KASSOVITZ, Loïc CORBERY, Anamaria VARTOLOMEI, Niels SCHNEIDER, Félix KYSYL, Karim LEKLOU, Tom MISON, Kacey MOTTET KLEIN, Thierry LHERMITTE, Campbell SCOTT, Grégoire COLIN, Daniel BETTS, Pip TORRENS, Stephen CAMPBELL MOORE, Anthony CALF
Photographie : Pierre Cottereau, Giora Bejach
Décors : Benoît Barouh
Costumes : Laurence Chalou
Montage : Katie Mcquerrey
Musique : Volker Bertelmann
Producteurs : Jérôme Seydoux, Ardavan Safaee, Axelle Boucaï
Sociétés de production : Pathé Films
Pays de production : France
Société de distribution : Pathé Films
Durée : 2h40
Genre : Historique, Guerre, Biopic
Date de sortie : 3 juin 2026

1.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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