L’Agent secret : une œuvre multicouches à combustion lente

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025, L’Agent secret est un sacré morceau de cinéma dans tous les sens du terme. Une œuvre dense, tortueuse, emplie de digressions étonnantes et qui épouse différents genres. Une oeuvre dont la durée monstre et le rythme lent ne sont pas pour autant un obstacle, au contraire, même si une demie-heure en moins n’aurait pas impacté sa réussite. Voilà un film qui brille notamment par sa somptueuse mise en scène et ses personnages truculents en n’oubliant jamais d’être politique ; un long-métrage protéiforme et à combustion lente qui s’apprécie encore plus une fois digéré.

Synopsis : Brésil, 1977. Marcelo, un homme d’une quarantaine d’années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où le carnaval bat son plein. Il vient retrouver son jeune fils et espère y construire une nouvelle vie. C’est sans compter sur les menaces de mort qui rôdent et planent au-dessus de sa tête…

Que ce titre est ironiquement trompeur ! Et volontairement inadapté dans son sens premier, sens dans lequel n’importe quel spectateur le prendra avant de découvrir le film. En effet, L’Agent secret est loin, très loin d’un blockbuster à la James Bond ou même d’un film d’espionnage plus sobre tel qu’on l’entend de prime abord, du style La Taupe. Un titre qui s’avère donc surprenant pour un film qui l’est tout autant sur bien des aspects. On est face ici à une œuvre pléthorique, un peu chargée même, où une multitude de couches se rencontrent, se superposent et, finalement, s’embrassent pour un film fleuve qui n’est pas pour autant déplaisant. Au contraire. Les genres, les tonalités et les sujets se télescopent dans un ensemble complètement inédit et original, mais toujours maîtrisé.

Il semblerait que le plus couru des cinéastes brésiliens, Kleber Mendonça Filho, ait trouvé un compromis entre ses chroniques intimistes et politiques (Les Bruits de Recife et Aquarius) et le génialissime délire baroque que fut Bacurau (une perle injustement méconnue). Car malgré ses excès (sa durée excessive, ses sorties de route en tous genres, …), L’Agent secret est peut-être le film le plus accessible du cinéaste. Et même si l’on n’est pas cent pour cent convaincu par tous ses choix artistiques et narratifs, on peut comprendre qu’il ait été remarqué de la sorte au Festival de Cannes.

Car voilà une œuvre qui ose et qui s’affranchit de toutes les modes. Et il est peut-être le récipiendaire du prix le plus mérité d’un palmarès qui ne nous avait pas vraiment conquis : celui de la mise en scène. À ce niveau, il est clair que le long-métrage brille par sa somptuosité et une maîtrise totale de tous les outils du cinématographe. La photographie, qui nous replonge dans les années 70 où les couleurs explosent, est sublime. Tout comme la science du cadre et du découpage, incarnée par certains plans magnifiques et des tentatives formelles qui emballent des séquences complètement dingues. À ce titre, la mise en scène de la légende urbaine voyant une jambe tueuse s’en prendre à des jeunes dans un parc en plein ébats sexuels, dans un délire digne d’une série B, est joyeusement folle.

Le prix d’interprétation masculine reçu par Wagner Moura est également mérité, même si d’autres concurrents auraient pu l’avoir avec le même mérite (Joaquin Phoenix pour Eddington ou Benicio del Toro pour The Phoenician Scheme, par exemple). Il incarne avec aplomb ce personnage ô combien mystérieux. Les seconds rôles, constitués d’une galerie de personnages truculents, sont également bien campés, du clin d’œil du fidèle (et récemment décédé) Udo Kier en réfugié allemand à l’incroyable Tania Maria en logeuse de réfugiés politiques.

On rencontre bien des personnages et on assiste à pas mal de sous-intrigues sans se rendre compte que, pendant la moitié du film (une bonne heure et quart quand même !), on ne sait absolument pas de quoi il retourne. C’est l’une des forces du film : parvenir à garder notre attention sans rien nous donner à comprendre ni à suivre. Mais, dès la première séquence à la station-service, on sent que l’on va voir quelque chose de peu commun.

Ensuite, le script avance à pas feutrés et on comprend bien que le film traite de la dictature politique au Brésil et de la corruption qui y avait cours durant cette période. Certes, le film est moins puissant (et déchirant) que Je suis toujours là, sorti l’an passé et prenant un contexte similaire, mais il adopte un angle d’attaque aux antipodes. Entre suspense neurasthénique (tout est lent), comédie décalée (cette histoire de jambe), film hommage (au cinéma de genre stylisé, rendu célèbre par Kubrick ou Spielberg) et brûlot politique, Mendonça Filho nous propose un sacré buffet garni.

Alors oui, c’est un peu trop long, mais ce n’est jamais ennuyeux pour autant. Et si les mystères de l’intrigue et pas mal de zones d’ombre restent en suspens pour un résultat qui frôle le non-suspense, on marche. L’Agent secret est d’ailleurs le genre d’œuvre typique qui nous laisse une impression un peu mitigée en sortant de la salle et que l’on digère encore le lendemain pour en ressentir les qualités. On ne sait pas trop quoi en penser de prime abord, et puis la magie du cinéma opère et on se rend compte qu’on a vu quelque chose de singulier et stimulant. Un film à combustion lente étonnant qui ne laissera donc personne indifférent, une expérience à tenter.

Bande-annonce – L’Agent secret

Fiche technique – L’Agent secret

Titre original : O Agente Secreto
Réalisation : Kleber Mendonça Filho
Scénario : Kleber Mendonça Filho
Production : MK2 Productions et Arte France Cinema
Distribution France : Ad Vitam
Genres : Drame – Social – Suspense – Politique
Sortie : 17 décembre
Durée : 2h42
Nationalité : Brésil – France – Allemagne.

CASTING PRINCIPAL

Wagner Moura
Gabriel Leone
Maria Fernanda Candido
Alice Carvahlo
Thomas Aquino
Hermila Guedes
Udo Kier

ÉQUIPE TECHNIQUE

Photographie : Eugenia Alexandrova
Musique : Mateus Alves & Tomas Alves Souza
Montage : Matheus Sarias & Eduardo Serrano
Décors : Thales Junquera

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3.5

Festival

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