Cannes 2025 : Eddington, le cauchemar américain

Avec Eddington, Ari Aster poursuit sa mue. Après avoir tordu les codes de l’horreur psychologique (Hérédité), du folk horror (Midsommar) et du drame kafkaïen (Beau Is Afraid), le cinéaste américain abandonne les motifs fantastiques pour affronter de front l’angoisse contemporaine. Ici, pas de cultes païens ni de spectres vengeurs : l’horreur est partout, infiltrée dans les masques chirurgicaux, les chaînes d’info en continu et les cellules familiales en implosion. Eddington est un film sur la peur. Celle de l’autre. De la vérité. De la réalité.

Le film s’ouvre sur une ville fictive du Nouveau-Mexique, Eddington, en pleine pandémie. Les rues sont vides, les regards soupçonneux, les écrans omniprésents. Le coronavirus plane comme une malédiction abstraite, mais Aster ne fait jamais du virus son sujet. Il s’en sert comme déclencheur : le révélateur d’une société au bord de la rupture, où l’individu préfère la paranoïa au doute, la violence au dialogue. Le shérif Joe Cross (Joaquin Phoenix), figure désabusée et maladroite d’une autorité dépassée, tente de maintenir un semblant d’ordre. Face à lui, Ted Garcia (Pedro Pascal), maire populiste à la posture martiale, manipule les peurs pour mieux affermir son emprise. Leur rivalité, grotesque et sinistre, fait basculer le film vers la comédie noire, un terrain inattendu mais parfaitement maîtrisé par Aster.

Reflet d’un pays fracturé

Le film ne raconte pas une histoire à proprement parler. Il expose un effondrement. Celui d’une démocratie locale minée par les fake news, la défiance et la violence structurelle. Les dialogues sont tranchants, les situations absurdes, et le climat constamment sous tension. Aster filme une société malade comme il filmait autrefois une famille endeuillée : avec froideur, précision et une forme de cruauté clinique.

eddington-affiche

Le choix de l’affiche n’est pas anodin : un diorama représentant des bisons lancés vers leur chute, qui est l’œuvre de David Wojnarowicz, Untitled (Buffalos). Cette image devient l’emblème du film. Le passé, ici, n’est pas un décor : c’est une faille. Aster fait de cette scène une allégorie de l’Amérique contemporaine, lancée à pleine vitesse vers sa propre désintégration. Comme chez Wojnarowicz, la beauté plastique masque une rage sourde. C’est tout l’art d’Aster : faire surgir la violence sous l’esthétisme, sans jamais céder au spectaculaire.

Eddington ne se contente pas de contextualiser l’époque post-2020. Il en révèle la matrice : une société obsédée par ses armes, ses écrans et ses fantômes idéologiques. Le film convoque en creux les émeutes de 2020, la mort de George Floyd, les débats sur le second amendement, les fake news et l’érosion du lien social. Rien de démonstratif pour autant : Aster laisse ces éléments infuser dans un récit éclaté, parfois flottant, mais toujours tendu.

Dans ce paysage en ruines, Joe Cross est une figure tragique. Mal à l’aise avec la technologie, englué dans ses propres contradictions, il tente d’apaiser un monde qui ne veut plus de lui. Il parle peu, rate souvent, mais incarne une forme d’humanité maladroite. Joaquin Phoenix, comme souvent, excelle dans ce rôle d’homme brisé. Le personnage pourrait prêter à rire, ce qui est souvent le cas, mais une tristesse profonde finit toujours par remonter à la surface. Ses relations avec sa femme (Emma Stone, glaçante) et ses adjoints achèvent de dresser le portrait d’un homme seul, dépassé par une époque qui ne veut plus de médiation, seulement du clash. Joe ne combat pas des monstres : il combat l’indifférence, le cynisme, et l’aveuglement collectif. Et il perd.

Un film malade avec son époque

Eddington est un film inconfortable. Il ne délivre aucun message clair, ne propose aucune issue, et brouille constamment les pistes. Certains pourront y voir un défaut ; d’autres y reconnaîtront la marque des grandes œuvres politiques. Car Aster, plus que jamais, interroge notre capacité à croire. À croire en l’autre, en l’État, en la vérité. Le film ne cherche pas à dénoncer : il dissèque. Il observe les symptômes d’un effondrement sans faire de diagnostic. La mise en scène, sobre mais précise, refuse l’esbroufe. L’horreur vient ici du hors-champ, du quotidien, de l’implicite. À la fois satire politique, comédie noire et drame social, le film parvient à capter l’air du temps sans jamais sombrer dans l’opportunisme.

Ari Aster signe ici son film le plus risqué, et peut-être le plus abouti. Eddington est moins immédiat, moins frontal que ses précédents, mais il travaille en profondeur. Il dérange, questionne et dérègle, à l’image de l’époque qu’il reflète. Un film nécessaire ? Peut-être. Un film lucide ? Assurément. Un cauchemar politique d’une précision clinique, qui nous tend un miroir sans fard : celui d’une société où la peur est devenue le langage commun.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2025.

Eddington : bande-annonce

Eddington : fiche technique

Réalisation et scénario : Ari Aster
Interprètes : Joaquin Phoenix, Pedro Pascal, Emma Stone, Austin Butler
Musique : Bobby Krlic, Daniel Pemberton
Photographie : Darius Khondji
Montage : Lucian Johnston
Décors : Elliott Hostetter
Costumes : Anna Terrazas
Production : Ari Aster, Lars Knudsen
Sociétés de production : A24, Square Peg
Société de distribution : Metropolitan FilmExport
Pays de production : États-Unis
Genre : Thriller, Western
Durée : 2h25
Date de sortie en France : 16 juillet 2025

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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