Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Dans le cadre d’une carte blanche au cinéma Le Grand Action, Graham Swon a présenté An Evening Song (for three voices), suivi de Careful de Guy Maddin, avant de conclure avec The World Is Full of Secrets. Un quatrième film faisant partie du programme, The Craft d’Andrew Fleming, n’a pas été visionné.

If Kelly Reichardt’s images were words…

La séance s’ouvre sur An Evening Song (for three voices) de Graham Swon. 1939, quelque part dans le Midwest américain : Barbara Fowler, ancienne enfant prodige de la littérature, et son mari Richard, auteur de romans pulp, s’installent à la campagne, où ils se retrouvent pris dans un triangle amoureux avec leur servante profondément religieuse, dans cet examen envoûtant d’un monde voué à disparaître.

Très vite, quelque chose s’impose : la parole est hypnotisante. Les phrases sont extrêmement écrites, presque littéraires, et pourtant jamais pesantes. Elles glissent. Une idée s’impose : si les images de Kelly Reichardt étaient des mots, ce seraient ceux-là, exactement. La même évanescence, la même délicatesse.

L’image, elle, est d’une beauté sidérante. On apprend que Swon a travaillé avec une chambre grand format 4×5, en interposant un verre dépoli devant son appareil. Le résultat est troublant, sans jeu de mots : certaines scènes — une pluie fine, un étang — basculent dans un impressionnisme quasi pictural. On pense fugacement à un peintre ou un autre, mais sans citation appuyée. Plutôt une sensation. La présence humaine est fragile, souvent à la limite de la disparition.

Cette image flotte, et c’est là que le film trouve sa justesse : il est à la fois très intellectuel et profondément sensoriel. Et contrairement à ce que ce type de dispositif pourrait laisser craindre, l’histoire tient — elle n’est pas un simple prétexte. Cette sorte de ménage à trois, ténu, presque suspendu à un fil, donne au film une ossature discrète mais réelle. Une histoire parallèle, celle d’une bête à la lisière de la forêt, jamais montrée, rôde, comme un danger diffus, autour de ce triangle amoureux.

Le murmure et la menace

La carte blanche se prolonge avec Careful de Guy Maddin, vu ici en copie 35 mm — belle, mais parfois difficile à suivre.

Les habitants de Tolzbad vivent dans la crainte permanente de l’avalanche. Des amours obsessionnelles naissent dans ce climat de prudence excessive.

Le film de Guy Maddin déroute indéniablement. C’est un hommage extrêmement appuyé à l’expressionnisme allemand, à Murnau en particulier, et surtout à La Montagne sacrée d’Arnold Fanck, mais sans distance ironique. Il n’imite pas : il est. Le 35 mm achève complètement l’illusion, ainsi que les intertitres, épousant jusque dans leur typographie ceux des films des années 20.

Le film repose sur une réinterprétation presque ludique de grands mythes effroyables, d’Œdipe à Oreste, sous la contrainte de la menace de cette montagne qui peut tuer à tout moment. La parole elle-même menace de déclencher des avalanches, ce qui met, comme dans An Evening Song, le silence et le secret au centre du film. Malgré cette copie fragile en 35 mm, on se laisse donc envoûter par ce film que d’aucuns pourraient qualifier de fleur bleue, ou pire, de nanar.

Les chuchotements frappent immédiatement. Cette idée que parler peut être dangereux circule de manière très concrète. Mais paradoxalement, la parole apparaît nécessaire : les dialogues sont nombreux. Le lien avec Graham Swon ne passe pas par une influence visible, mais par une intuition plus souterraine : quelque chose, dans le langage — dans le fait même de dire.

Ce lien est également flagrant dans le caractère très expérimental et personnel de leurs cinémas, permettant tous les possibles. Guy Maddin et Graham Swon partagent le même distributeur français, ED Distribution, une société indépendante et exigeante qui nous fait sortir des sentiers battus, venue défendre ces films lors des projections.

Cartographier les visages

Avec The World Is Full of Secrets, Swon revient à son propre cinéma — ici son premier long métrage — mais en le déplaçant encore.

La voix d’une vieille femme se souvient d’un terrible événement de son passé. Par une chaude soirée de l’été 1996, cinq adolescentes se retrouvent dans une maison de banlieue, en l’absence de leurs parents. Pour passer le temps, elles se racontent des histoires inquiétantes, essayant de se surpasser les unes les autres dans l’horreur.

Le dispositif est très simple : des adolescentes racontent des histoires. Et pourtant, on se surprend à boire littéralement leurs paroles. Le film est constitué principalement de deux très longs monologues, respectivement de 20 et de 40 minutes. Le reste du temps, à l’instar des Virgin Suicides de Sofia Coppola, on retrouve les cinq jeunes filles alanguies, aux bornes de leur innocence, en train de se mettre du vernis ou de manger du pop-corn. La voix off de l’une d’entre elles, devenue une femme âgée, évoque dès le début la possibilité d’un drame qu’elles ont vécu à la fin de cette journée.

Les histoires, avouons-le, sont assez secondaires. Ce qui est primordial, c’est les raconteuses, filmées en gros plans extrêmes. Leur visage devient une surface à lire, presque une carte. On ne regarde plus des expressions, mais des micro-variations, des tensions, des zones d’ombre. Une cartographie en train de se faire.

Un dispositif simple, donc, mais très soigné : chacune des deux principales actrices est mise en scène de manière évocatrice des histoires qu’elles racontent, et leurs hésitations, leur façon de buter sur un mot, n’échappent pas à la caméra et rendent l’expérience encore plus entière.

Graham Swon le dit lui-même : de tels gros plans n’existent pas dans la vie réelle, pas même entre deux amants. C’est précisément ce qui les rend troublants et capte notre attention sans jamais décrocher.

On pourrait chercher ce que le film « veut dire ». Mais ce n’est sans doute pas la bonne question. Ce qui importe, c’est ce qu’il fait. Les histoires passent d’une fille à l’autre, puis au spectateur. Elles transforment celles qui parlent autant que celui qui écoute. La peur n’est pas montrée, elle se déplace.

À travers ces trois films — le sien, celui de Maddin, et The Craft d’Andrew Fleming, que l’on n’a pas vu — se dessine une ligne discrète mais insistante : la parole n’est jamais neutre. Elle peut être matière, menace ou circulation. Mais elle agit toujours.

Il y a, chez Graham Swon, une manière très singulière de faire du cinéma : faire de la parole un espace d’expérience. C’est un cinéma où l’on écoute, lentement, jusqu’à ce que quelque chose se mette à exister. Ou à disparaître.

🎬 An Evening Song (for three voices) et The World is Full of Secrets – Bande-annonce

🎬 An Evening Song (for three voices) – Fiche technique

Réalisateur : Graham Swon
Scénario : Graham Swon
Interprétation : Hannah Gross (Barbara), Deragh Campbell (Martha), Peter Vack (Richard)
Photographie : Barton Cortright
Montage : Graham Swon
Musique : Rae Swon
Décors : Rae Swon
Producteurs : Lio Sigerson, Graham Swon, Jeremy Ungar, Mustafa Uzuner
Maisons de production : Ravenser Odd
Distribution (France) : ED Distribution
Durée : 96 minutes
Genre : Drame expérimental
Date de sortie (France) : 08 Avril 2026
Année : 2023

🎬 Careful – Fiche technique

Réalisateur : Guy Maddin
Scénario : Guy Maddin, George Toles
Interprétation : Kyle McCulloch (Grigorss) , Gosia Dobrowolska (Zenaida), Sarah Neville (Klara), Brent Neale (Johann), Paul Cox (Comte Knotgers), Victor Cowie (Herr Trotta), Vince Rimmer (Franz), Katya Gardner (Sigleinde)
Photographie : Guy Maddin
Montage : Guy Maddin
Musique : John McCulloch
Décors : Guy Maddin
Producteurs : Lio Sigerson, Graham Swon, Jeremy Ungar, Mustafa Uzuner
Maisons de production : The Canada Council, The Canada Manitoba Cultural, Industries Development Office (CIDO) , The Greg & Tracy Film Ministry, The Manitoba Arts Council, Téléfilm Canada
Distribution (France) : ED Distribution
Durée : 100 minutes
Genre : Drame expérimental
Date de sortie (France) : 28 Février 1996
Année : 1992

🎬 The World Is Full of Secrets – Fiche technique

Réalisateur : Graham Swon
Scénario : Graham Swon
Interprétation : Elena Burger (Becca), Dennise Gregory (Clara), Ayla Guttman (Suzie), Alexa Niziak (Emily), Violet Piper (Mel), Peggy Steffans (Voix)
Photographie : Barton Cortright
Montage : Graham Swon
Musique : Rae Swon
Décors : Rae Swon
Producteurs : Lio Sigerson, Graham Swon, Barton Cortright
Maisons de production : Ravenser Odd
Distribution (France) : ED Distribution
Durée : 98 minutes
Genre : Drame expérimental
Date de sortie (France) : 08 Avril 2026
Année : 2018

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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