Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Gérard Philipe incarne l’un de ses rôles les plus intenses dans cette grande adaptation d’un roman central de la littérature romantique française, Le Rouge et le Noir de Stendhal.

Synopsis : Au XVIIIe siècle à Besançon se déroule le procès de Julien Sorel, inculpé pour tentative de meurtre envers Madame de Rénal. En attendant le verdict, Julien revit son passé : simple fils de charpentier, sa volonté de s’élever socialement le conduit à devenir précepteur des enfants de Monsieur de Rénal. Après avoir séduit sa femme, il s’éloigne de la famille pour mettre un terme aux rumeurs et s’entiche de Mathilde, la fille du marquis de la Mole. Madame de Rénal, rongée par les remords et la jalousie, adresse une lettre d’aveux au marquis afin de révéler la liaison passée de son futur gendre…

Des personnages romantiques par excellence

Attirés par l’amour, la mort, la joie et la souffrance, Julien, Madame de Rénal et Mathilde évoluent consumés par leurs propres passions, entourés par des tentations qui les guettent. Gérard Philipe interprète un Julien fougueux et avide de liberté, dont le regard bleu glacé cache les sentiments les plus réprimables. « Jamais un péché n’aura été commis avec moins de joie », affirme Julien au cœur de la nuit.

« Ma mère, est-ce que quelqu’un a jamais voulu vous tuer ? Oh, vous ne savez pas ce que c’est que d’être aimée ! », clame Mathilde. Cette réplique pourrait résumer le tempérament de ces personnages sulfureux. La caméra reste en retrait face à ces acteurs pleins de vie. Malgré quelques plans filmés en mouvements panoramiques, le regard du spectateur se concentre davantage sur les mouvements mêmes des acteurs que sur la mise en scène.

Les passions terrestres face aux passions spirituelles

Alors que Madame de Rénal a toujours évolué au sein d’une existence pieuse, la venue de Julien chamboule sa vie. Elle le perçoit à l’image de Dieu, le remplaçant presque. « Je sens pour toi ce que je devrais sentir pour Dieu. Le respect, l’amour, l’obéissance », dit-elle dans un souffle. Les nombreux gros plans délivrent toute l’intensité du jeu de Danielle Darrieux, jusque dans les larmes qui abandonnent ses yeux. Au contraire, la religion est seulement pour Julien un moyen de s’élever socialement.

Les costumes portés par Madame de Rénal traduisent ce déchirement intérieur, entre robes aux couleurs vivifiantes et d’autres bien plus sombres et ternes, lorsqu’elle désire se repentir. Néanmoins, la rédemption semble impossible lorsque la fin du film est montrée dès son début. Les péchés sont commis, l’amour divin rejoint l’amour physique, jusqu’aux actes les plus condamnables. La providence n’attend pas, comme si leur destin était déjà écrit d’avance.

Contexte historique de l’œuvre

Bien que l’on retienne plus aisément le penchant romantique du roman, Le Rouge et le Noir constitue également un récit de lutte des classes, au sein duquel Julien Sorel en est le centre. Dans une France post-napoléonienne, il tente d’évoluer dans des classes supérieures mais est toujours ramené à sa démarche jugée trop « provinciale » et « paysanne ».

Comme dans le livre de Stendhal, Claude Autant-Lara démontre avec minutie le fait que les femmes permettent l’ascension sociale de Julien, à l’image de Georges Duroy dans Bel-Ami de Guy de Maupassant, car elles ne le réduisent pas à son statut social. Les femmes et l’Église l’accueillent, à l’image de l’abbé Chélan puis de l’abbé Pirard qui le prennent sous leur aile. Le long-métrage souligne le charme qu’opère Julien sur son entourage, et ce malgré son tempérament exalté.

Analyse chromatique

Le réalisateur opte pour une mise en scène à la fois sobre et chatoyante : sobre car la caméra reste discrète dans ses mouvements, et chatoyante par le prestige de ses décors et costumes. Pourtant, bien que la couleur noire soit surtout présente dans les costumes portés élégamment par Gérard Philipe, nous pourrions déplorer l’absence de rouge dans le cadre. Le rouge nous serait alors imaginé, selon notre propre interprétation de cette couleur.

Une pièce détonne cependant : la bibliothèque aux livres rouges du marquis de la Mole, dans laquelle se rencontrent Julien et Mathilde. Le rouge pourrait ainsi être aisément associé à l’amour, à la passion, ou encore à la souffrance et à la damnation. Il est également présent sur les costumes militaires que portent Monsieur de Rénal puis Julien dans quelques séquences. Ainsi, dans le titre, le « rouge » pourrait traduire la carrière militaire qui s’offrait au protagoniste, tandis que le « noir » représenterait au contraire sa carrière ecclésiastique, au travers des vêtements religieux.

Que vaut cette adaptation ?

En somme, il semblerait que Claude Autant-Lara ait voulu réaliser une adaptation fidèle du roman, se concentrant davantage sur les tourments des personnages que sur une mise en scène unique. Ce choix constitue l’expérience cinématographique du film en elle-même. Sept ans plus tard, en 1961, il réalise une autre adaptation d’un roman majeur de la littérature française, Le Comte de Monte-Cristo, avec Louis Jourdan.

Le Rouge et le Noir – bande-annonce

Le Rouge et le Noir – fiche technique

Réalisation : Claude Autant-Lara
Scénario : Jean Aurenche, Pierre Bost et Claude Autant-Lara, adapté du roman Le Rouge et le Noir de Stendhal
Dialogues : Jean Aurenche et Pierre Bost
Décors : Max Douy
Costumes : Rosine Delamare, Jacques Heim, Paulette Coquatrix
Photographie : Michel Kelber
Cadreur : Vladimir Ivanov
Son : Antoine Petitjean
Montage : Madeleine Gug
Musique : René Cloërec
Genre : drame, romance, historique
Durée : 186 minutes (version longue)
Date de sortie en France : 29 octobre 1954

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