Évanouis : Le puzzle de l’enfer

C’est de notoriété publique : le passage au second film est le plus difficile, et c’est peu dire que Zack Cregger passe l’examen haut la main avec Évanouis, qui se place directement comme l’un des incontournables de l’année. Bien plus ambitieux que son premier film, Barbare, déjà excellent, cette œuvre se révèle aussi unique qu’inclassable, tout en étant parfaitement accessible. C’est probablement le film de studio le plus original qu’il nous sera donné de voir cette année. Le scénario est aussi magistral que captivant, et la mise en scène au cordeau est particulièrement habile. Elle est assortie d’un montage singulier, très travaillé, avec changement de point de vue. Le mélange des genres et les ruptures de ton qui s’y greffent se percutent à merveille. Le cinéaste développe déjà un univers bien à lui, avec des fétiches reconnaissables et un sacré don pour oser ce que plus grand monde ne tente. Du grand cinéma de genre pour un auteur qui devrait aller loin.

Synopsis : Lorsque tous les enfants d’une même classe, à l’exception d’un, disparaissent mystérieusement la même nuit, à la même heure, la ville entière cherche à découvrir qui — ou quoi — est à l’origine de ce phénomène inexpliqué.

L’adage est bien connu dans le monde du septième art : quand on se fait remarquer avec son premier long-métrage, le passage au second est souvent scruté et attendu au tournant. Beaucoup de réalisateurs se sont cassé les dents sur leur deuxième passage derrière la caméra. Pour prendre un des exemples les plus frappants — également dans le film de genre, mais à tendance lynchienne cette fois — souvenez-vous du sublime Donnie Darko que nous avait offert Richard Kelly, une œuvre devenue culte… pour ensuite se vautrer comme jamais avec la catastrophe Southland Tales.

De son côté, Zack Cregger nous avait asséné une belle petite claque avec son premier film Barbare. Un long-métrage resté étrangement inédit en salles en France, malgré son succès public, critique et commercial outre-Atlantique. Effrayant, surprenant, maîtrisé et inattendu, il avait ravi les fans de frissons. Son second film était donc attendu au tournant. Et après avoir produit le très sympathique Companion, sorti en début d’année, Cregger frappe très fort avec son second long-métrage. Plus ambitieux et tout aussi dingue, il confirme qu’il est un auteur sur qui il va falloir compter. Sachant que c’est le réalisateur du nouveau reboot de la saga Resident Evil (après celui raté d’il y a deux ans), on est plus que confiants après avoir vu Évanouis.

Il développe d’ailleurs déjà un univers reconnaissable, avec des fétiches qui lui sont propres. On retrouve ce goût prononcé pour les ruptures de ton, qu’il sait négocier comme peu de cinéastes, passant du gore aux rires d’une scène à l’autre, voire en même temps. Tout comme il sait manier le mélange des genres avec une agilité incroyable, le thriller se substituant au film d’horreur, puis à la comédie noire, d’une manière aussi fluide que pertinente. Les caves et les sous-sols semblent beaucoup plaire au cinéaste, puisqu’ils sont très bien représentés dans ses deux œuvres, et même dans le navet qu’il a réalisé en duo il y a vingt ans, Miss March. Bref, un univers original et maîtrisé se dessine dans le film de genre, et on n’avait pas vu cela depuis Ari Aster avec son doublé Hérédité et Midsommar.

Évanouis commence avec une voix off d’enfant qui nous raconte la singulière histoire qui s’est déroulée dans une petite ville américaine. Comme un conte ou une légende urbaine. Dix-sept enfants disparaissent en pleine nuit à 2h17, sans laisser de traces, laissant la ville sous le choc et pleine d’interrogations. À partir de là, nous allons suivre six personnages en rapport avec l’affaire, après ladite disparition. Cette fragmentation suit la figure tutélaire de ce type d’œuvres où l’on voit différents points de vue selon les personnages (Rashōmon). Bien sûr, chaque chapitre, dédié à un personnage, va soit remettre en cause ce qu’on a vu précédemment, soit l’enrichir. Et dans le cadre de ce film, bon sang que c’est addictif. Sans aucune faute de rythme, sur un film qui dure plus de deux heures, on est happés du début à la fin, sans qu’aucun des morceaux soit inférieur à un autre.

La mise en scène de Zack Cregger est, en outre, d’une efficacité incontestable. Il sait manier sa caméra à la perfection et toujours choisir le bon angle pour intriguer ou faire monter la tension comme jamais. Sa science du montage et du recoupage des événements est tout à fait millimétrée, de manière à ce que son puzzle narratif s’imbrique parfaitement, sans aucun rouage défaillant. Et l’accompagnement musical des frères Holladay et du réalisateur lui-même est incroyablement lugubre et dérangeant, se glissant parfaitement sur les images. Pile ce dont Évanouis avait besoin.

Certaines scènes sont proches du grand-guignol, mais elles sont parfaitement assumées et maîtrisées dans le cadre de ce mélange de comédie noire absurde et d’horreur gore et dérangeante. On frôle le ridicule sans jamais y sombrer, et l’équilibre est parfaitement tenu. Seul petit bémol : le rire face à des situations réalistes mais drôles, et certaines séquences ultra gores prennent peut-être un peu trop le pas sur la terreur pure. On est, en effet, moins effrayés, et on sursaute moins que dans Barbare. On a bien droit à quelques images malsaines ou véritablement choquantes, mais il y a beaucoup moins de cette peur insidieuse qui nous tétanisait à maintes reprises dans son premier film. Il n’empêche, Évanouis est, à date, probablement le film de studio le plus étonnant et épatant de l’année. Un sacré grand huit de toutes sortes d’émotions, avec une intrigue surprenante de bout en bout, qui culmine dans un chapitre final complètement dingue et déjà culte.

Mais le long-métrage a aussi du fond. Cregger dresse le portrait d’une Amérique fracturée et touche en filigrane bien des sujets qui agitent son pays depuis quelques années : de la crise des opioïdes aux violences policières, en passant par l’obscurantisme ou le besoin viscéral de trouver un coupable à tout. C’est donc aussi une œuvre qui a quelque chose à dire, et un nouveau portrait d’une Amérique en pleine déliquescence, bien plus réussi que le récent Eddington. Seule incompréhension d’ordre marketing : Weapons en anglais ? Évanouis en français ? Heure de disparition au Québec ? Pour un tel futur classique, un titre plus mémorable et marquant aurait été bienvenu. En attendant, voici clairement la petite bombe de cet été, à ne louper sous aucun prétexte, et un sacré vent d’air frais, comme avait pu nous le procurer Jordan Peele en son temps.

Évanouis – bande-annonce

Évanouis – fiche technique

Titre international : Weapons
Réalisation et scénario : Zach Cregger
Interprètes : Josh Brolin, Julia Garner, Alden Ehrenreich, Benedict Wong,
Photographie : Larkin Seiple
Décors : Tom Hammock
Costumes : Trish Summerville
Montage : Joe Murphy
Musique : Ryan Holladay, Hays Holladay, Zach Cregger
Producteurs : Zach Cregger, Roy Lee, J. D. Lifshitz, Raphael Margules
Sociétés de production : New Line Cinema, BoulderLight Pictures, Vertigo Entertainment et Domain Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 2h08
Genre : Épouvante-horreur, Thriller
Date de sortie : 6 août 2025

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.