Entre rêve et réalité, l’imaginaire d’un auteur, d’un scénariste, d’un réalisateur, façonne des scènes qui échappent un peu à notre raison, mais qui captivent nos sens. Ces visions suspendues, qui touchent à la logique flottante des rêves, nous rappellent un des objectifs du cinéma en tant qu’art : émerveiller le spectateur, l’émouvoir, le surprendre. Voici ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent, et qui, en ces fêtes de fin d’année qui arrivent, où la magie se réveille, nous tiennent particulièrement à cœur.
Huit et demi : la bella confusione

Avec Huit et demi, Federico Fellini prolonge l’exploration du réel et de l’onirique déjà centrale dans La Dolce Vita. Il s’intéresse moins à raconter une histoire qu’à révéler l’intériorité de ses personnages, leurs contradictions, leurs illusions – et la matière même du cinéma. L’ouverture du film en est le manifeste : Guido Anselmi, réalisateur en crise créative interprété par Marcello Mastroianni, apparaît d’abord prisonnier d’un embouteillage suffocant. Enfermé dans sa voiture comme dans son propre esprit, il subit la pression de son entourage, de ses producteurs, de ses amours et de ses souvenirs. Les visages figés autour de lui, la mécanique immobile du trafic et l’air qui se raréfie traduit la paralysie d’un artiste acculé, incapable d’avancer.
Puis la scène bascule soudain dans l’onirisme : Guido s’extrait de la voiture et s’élève dans le ciel. Cet envol traduit à la fois son désir d’échapper aux contraintes du quotidien et l’élan même de la création artistique. Le rêve, chez Fellini, n’est jamais une échappatoire mais un espace de vérité où se dévoile le mouvement intérieur du personnage. La caméra flottante, la lumière diffuse, la gravité altérée ouvrent un espace où les images prennent forme avant de devenir cinéma. Mais cette ascension reste fragile : un fil le retient en plein vol, symbole transparent des responsabilités et des attachements qui l’empêchent de se libérer pleinement. Et sa chute finale, brutale, ramène Guido à la réalité comme à son propre échec.
En condensant ainsi l’étouffement, l’élévation et la retombée, Fellini annonce la structure même du film : une oscillation constante entre rêve, souvenir et présent, où l’artiste tente de recomposer sa vision du monde. Comme dans La Dolce Vita, le réalisateur montre un homme débordé par le réel mais porté par une sensibilité qui cherche sa voie. L’ouverture de Huit et demi devient alors l’image même du cinéma fellinien : un rêve qui ne tient qu’à un fil, mais qui permet – l’espace d’un instant – de s’élever au-dessus du quotidien pour mieux comprendre ce qui nous échappe.
Jérémy Chommanivong
Edward aux mains d’argent : larmes de neige

Œuvre magistrale, naïve, irrésistible, foudroyante, féerique, mais qui sait jouer du réel tout en intégrant les codes d’un conte moderne, le film chouchou de Tim Burton (selon ses propres mots dans le magazine Première), permet de rendre crédible un récit qui se veut fantastique, mais qui ne l’est pas vraiment dans son rapport monstrueux en confrontation avec la société d’une banlieue typiquement américaine, chatoyante comme une jolie vignette de collection kitsch.
Tout commence par l’histoire de la neige. Pourquoi les flocons tombent-ils du ciel ? Jolie astuce scénaristique qui touche à la magie d’une histoire de père Noël a priori anecdotique.
Le personnage d’Edward, maquillé comme dans un film en stop-motion, possède une identité double : il est à la fois la production d’un artiste et lui-même un chef-d’œuvre vivant. Génie hypersensible, il a été créé tout en pouvant produire de l’art à son tour avec ses mains de ciseaux. Un vieux savant a généré un sculpteur surdoué, parce qu’inachevé, même s’il avait prévu son humanisation comme procédé final…
Arrive alors un étrange moment de Noël. Winona Ryder, en train de décorer un sapin familial, se met à sentir quelque chose d’inhabituel à l’extérieur, sous la musique féerique de Danny Elfman, maîtrisée par des vocalises au pouvoir d’évocation impressionnant. En haut, Edward sculpte de la glace tandis que Winona se met à danser sous l’effet de transe de cet état naturel nouveau, où chaque flocon est montré comme un objet de fascination tactile. La séquence est courte, mais d’un chatoiement visuel qui procure des frissons à chaque instant.
D’un point de vue sémiotique, c’est la création d’un moment d’hiver, d’un phénomène météorologique humain. Les éclats volent en gerbes scintillantes, transformant l’air en une poussière de cristal.
Ce sont les larmes du réalisateur sous forme de flocons qui tombent du ciel…
Oka Liptus
Life of Chuck : acte 2, la magie du hasard et de l’instant

Dans ce film fantastique et lumineux de Mike Flanagan inspiré d’une nouvelle émotionnelle, unique en son genre, de Stephen King, le réalisateur raconte le destin hors du commun et tragique de Charles « Chuck » Krantz. Cet employé de banque ordinaire, est un danseur émérite contrarié et sensible. Par une construction énigmatique de 3 actes présentés en chronologie inversée, l’acte 2 est un moment suspendu et indicible de bonheur, entre rêve et réalité.
Dans un accès de pure spontanéité, alors qu’on le sait fragile et malade (mais pas lui !), Chuck (Tom Hiddleston) se laisse entraîner, bien malgré lui, dans une danse endiablée, par la magie d’une musique de batterie rythmée par Taylor (The Pocket Queen), invitant à ses côtés une inconnue, Janice (Annalise Basso). Une foule nourrie et enthousiaste les entoure peu à peu, dans un épisode profondément humain et émouvant de plusieurs minutes d’une chorégraphie qu’on ne se lasse pas d’admirer. Ensemble, ils sont l’espace de ce moment féérique des artistes de rue (« Buskers forever », sous-titre de l’acte 2).
Dirigé par une voix-off qui distille le suspense et pose des questions sans réponse, le hasard absolu de cet instant en fait la beauté, et sublime le présent, comme dans un rêve éveillé. Chuck ne sait pas expliquer pourquoi il se met à danser, Taylor occupe son temps libre dans un groupe de musiciens, au lieu de faire ses études, Janice vient de se faire larguer par son amoureux, alors pourquoi eux dans cette circonstance d’une telle félicité ?
Cette scène figure parmi les plus marquantes et les plus belles scènes du cinéma récent, notamment par son contraste avec les autres actes et le destin tragique de Chuck dans un monde en plein déclin. Inspirant une comédie musicale onirique, rappelant West Side Story, cet acte à lui seul justifie d’élever le cinéma au rang de 7ᵉ art, par la furtivité de cette rencontre improbable et heureuse entre trois personnages fragiles et tourmentés.
Bruno Arbaud
Le Vent se lève : rêverie et mélancolie d’un ingénieur aéronautique

Hayao Miyazaki est un monument. Visionnaire de l’animation traditionnelle, il l’a fait évoluer avec la 3D grâce aux plus grands animateurs japonais. C’est souvent ce qui est retenu : sa virtuosité technique et la poésie qui en découle. Son œuvre explore constamment l’écologie, la liberté, le rêve et le réalisme magique, tout en questionnant l’ambivalence face à la technologie. Cette constance s’accompagne d’une absence de manichéisme et d’un pacifisme au cœur des studios Ghibli.
Pourtant, à sa sortie en 2013, Le Vent se lève ne rencontre pas l’adhésion unanime. La poésie et la maîtrise picturale séduisent toujours, mais l’ambivalence de son protagoniste dérange, rendant le visionnage inconfortable. Dans ce premier film semi-biographique, Miyazaki retrace la vie de l’ingénieur aéronautique Jirō Horikoshi, mêlée à celle du héros du roman éponyme de Tatsuo Hori. Au début des années 30 et au cœur d’un Japon glissant vers le fascisme, ce constructeur prodige, inapte au pilotage dû à son trouble de la vision, est un rêveur destructeur qui met au service de l’aviation militaire ses désirs et sa passion pour le vol. Durant tout le film, il délaisse, sans s’en rendre compte, son épouse et son pacifisme naturel. En revanche, il se consacre pleinement à son rêve : concevoir l’un des plus beaux avions japonais, autant sur le plan technique qu’esthétique, inspiré de son modèle, l’ingénieur italien Giovanni Caproni. Ce rêve aboutira à la création du chasseur Mitsubishi A6M, l’un des bombardiers les plus meurtriers de la guerre du Pacifique.
Parmi les scènes oniriques les plus saisissantes, où Jirō s’évade dans les nuages, une se distingue tout particulièrement. Dans ce monde imaginaire, il se voit d’abord en pilote handicapé par sa forte myopie, puis écoute Caproni lui évoquer la fin de la guerre et son aspiration à construire des avions multirôles au service du transport des populations. À l’issue du film, devenu un ingénieur hors pair à l’âge adulte, Jirō traverse une étendue parsemée de carcasses d’avions et rejoint son inspirateur sur une somptueuse colline. Ensemble, ils constatent que le royaume des rêves est aussi devenu celui des morts. Après avoir adressé un salut empreint de mélancolie aux pilotes des A6M, l’ingénieur retrouve sa femme Nahoko. Décédée plus tôt, elle lui rappelle qu’il faut vivre et avancer avant de disparaître, ce que le mentor de Jirō lui confirme en l’invitant à le suivre dans sa maison imaginaire.
Dans ces séquences oniriques d’une formidable puissance narrative et émotionnelle, Miyazaki utilise son univers fantasmagorique et mythologique pour servir les songeries de son anti-héros malgré lui. Tout son savoir-faire y est ainsi déployé : son imagerie du vol, son travail technique sur le vent, sa poésie naturelle, mais aussi cette pointe de réalisme poétique dans la rencontre de ce jeune Japonais et de son guide chimérique. Un dévouement si bouleversant que le maître laissa échapper, pour la première fois, une larme lors de la première projection du métrage avec son équipe.
Ewen Linet




