Hamnet : souffrir ou mourir, tel est notre lot

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3.5

Si la vie et l’œuvre de Shakespeare ont déjà largement nourri le cinéma (Othello, Roméo et Juliette, Hamlet, Shakespeare in Love, Macbeth), un pan de l’histoire du plus célèbre dramaturge anglais restait encore dans l’ombre : celui du décès prématuré de son fils, alors âgé de 11 ans. Une tragédie bien réelle qui a inspiré une pièce iconique. Mais ce n’est pas tant à l’auteur que Chloé Zhao s’intéresse. Dans Hamnet, la réalisatrice sino-américaine s’empare du roman éponyme de Maggie O’Farrell pour composer un film intimiste, une ode onirique où l’amour rime avec angoisse, solitude et deuil. Malgré une beauté visuelle éblouissante, le drame perd en profondeur en tirant sans mesure sur la corde émotionnelle.

Avec une approche documentaire, Chloé Zhao s’est épanouie dans le portrait de l’Amérique profonde. Elle a suivi le chemin d’une réserve indienne (Les Chansons que mes frères m’ont apprises), puis les pas d’une étoile du rodéo (The Rider), avant de s’engager sur les traces d’un groupe de vagabonds dans Nomadland, récompensé par trois Oscars. Après un passage moins mémorable à l’écurie Marvel (Les Éternels), la réalisatrice renoue avec un cinéma plus personnel, mais ancré dans la fiction, dans lequel s’expriment ouvertement spiritualité et craintes existentielles. Tout juste auréolé des prix du meilleur film dramatique et de la meilleure actrice aux Golden Globes, Hamnet se coule dans le moule des Oscars grâce à son thème universel et sa mise en scène sensorielle.

La chrysalide du deuil

Dans l’Angleterre du XVIème siècle, Agnès, une paysanne indépendante aux croyances ésotériques, s’éprend d’un professeur de latin endetté. De leur union naissent trois enfants, Susanna, puis Judith et Hamnet, deux jumeaux. Alors que son mari tente de se faire un nom à Londres, dans le milieu théâtral, Agnès s’occupe des tâches domestiques. En dépit d’un amour passionné, une dichotomie s’installe ainsi au sein du couple. La mère, proche de la nature, se contente de la forêt, des herbes médicinales et de sa famille. Le père, au contraire, aspire au contraire au travail et à la société.

Á l’instar du roman, c’est le point de vue d’Agnès qui guide le récit. Hamnet n’a donc rien d’un biopic sur la vie de Shakespeare. Il reprend l’ensemble des partis pris et hypothèses fictives choisis par Maggie O’Farrell, co-scénariste du film. Paul Mescal, récemment à l’écran dans Gladiator II et Le Son des souvenirs, demeure plutôt en retrait. D’ailleurs, le nom du dramaturge reste longtemps sous silence, comme si l’identité du protagoniste n’avait finalement que peu d’importance en comparaison du drame humain qui s’annonce.

En effet, le film adopte d’emblée une tonalité tragique. Les joies de l’amour sont toujours teintées d’une note angoissée. La lumière des intérieurs demeure bordée d’une noirceur pesante et effrayante, grâce à une utilisation très théâtrale du clair-obscur. S’y ajoutent les prémonitions d’Agnès, annonciatrices de mort. Chloé Zhao exprime ainsi que l’amour ne peut pas exister sans peur, ni sans souffrance. Lorsque le jeune Hamnet, touché par la peste, décède prématurément, le film explore l’insoutenable finitude de l’existence. Chacun affronte le deuil à sa façon. Shakespeare affirme froidement à sa femme qu’il faut continuer à vivre, mais il disparaît de la vie de famille pour s’enfermer dans son monde intérieur. Incapable de comprendre cette distance, Agnès est consumée par la rage et la culpabilité. L’interprétation exceptionnelle de Jessie Buckley donne corps et âme au mélodrame. « Ce qui est donné peut être repris », telle est l’amère leçon d’Hamnet. Une réalité effroyable que le film incarne de manière très organique et sensorielle. En matérialisant des craintes existentielles, Chloé Zhao montre que vivre, c’est aimer, et aimer, c’est souffrir.

Grâce à un univers sensible, d’une beauté éblouissante et légèrement fantastique, Hamnet nous emporte dans un conte tragique riche en émotions. Et s’il est difficile de rester de marbre, c’est précisément car le drame cherche continuellement à nous toucher, à grand renfort d’emphases scénaristiques et musicales, telle que la composition « On the Nature of Daylight » de Max Richter, déjà exploitée dans Shutter Island ou Premier Contact. Ce pathos rarement subtil ennuie et entache la profondeur du récit.

Hamnet propose malgré tout une réflexion sur le pouvoir cathartique de l’art. Il donne à voir l’œuvre de Shakespeare sous un jour nouveau, peut-être rêvé, mais très libérateur, où l’on crée pour expulser l’ineffable, pour surmonter l’insupportable. Un processus tangible, dûment éprouvé, encore récemment par David Cronenberg dans Les Linceuls, une œuvre dédiée à la mémoire de son épouse décédée. Hamnet questionne, éprouve et émerveille. Mais son traitement trop émotionnel l’empêche d’orchestrer le grand film qu’il aurait pu être. Être ou ne pas être, telle est bien la question.

Hamnet – bande-annonce

Hamnet – fiche technique

Réalisation : Chloé Zhao
Scénario : Maggie O’Farrell, Chloé Zhao (d’après le roman Hamnet de Maggie O’Farrell)
Interprètes : Paul Mescal, Jessie Buckley, Emily Watson, Joe Alwyn, Jacobi Jupe, Jack Shalloo, David Wilmot
Photographie : Łukasz Żal
Décors : Fiona Crombie
Costumes : Malgosia Turzanska
Montage : Chloé Zhao
Musique : Max Richter
Producteurs : Pippa Harris, Liza Marshall, Sam Mendes, Steven Spielberg
Sociétés de production : Amblin Entertainment, Hera Pictures, Neal Street Productions, Book of Shadows
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Société de distribution : Universal Pictures France
Durée : 2h05
Genre : Drame
Date de sortie : 21 janvier 2026

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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