Nomadland de Chloe Zhao : L’autre face de l’Amérique

Avec Nomadland, Chloe Zhao poursuit son exploration d’une Amérique paradoxalement marginale et profonde. Elle brosse avec l’aide de l’immense Frances McDormand et de quelques nomades dans leur propre rôle, un portrait sensible d’une communauté lumineuse malgré les ravages de la crise économique.

Synopsis :  Après l’effondrement économique de la cité ouvrière du Nevada où elle vivait, Fern décide de prendre la route à bord de son van aménagé et d’adopter une vie de nomade des temps modernes, en rupture avec les standards de la société actuelle. De vrais nomades incarnent les camarades et mentors de Fern et l’accompagnent dans sa découverte des vastes étendues de l’Ouest américain.

American Woman 

Le dernier film de Chloe Zhao, Nomadland, commence avec un encart expliquant que la ville d’Empire, dans le Nevada, a purement et simplement été rayé de la carte en 2011, lorsque son « propriétaire », l’US Gypsum Corporation, une société spécialisée dans les matériaux de construction, l’unique employeur de la ville, a décidé de fermer l’usine et de délocaliser ses 750 habitants suite à la récession de 2008.

On s’attend alors à un film social, à l’horreur économique dénoncée il y a vingt-cinq ans déjà par l’essayiste Viviane Forrester. En fait, à ce jour, l’entreprise USG est de nouveau florissante, et vient d’être vendue pour 7 milliards de dollars, le capitalisme débridé est loin d’être mort.

Et pourtant, le film de Zhao n’est pas vraiment axé sur une dénonciation quelconque de ce capitalisme sauvage. Nomadland mâtine la réalité et la fiction avec de nombreux thèmes. D’une part, la réalité, avec des acteurs issus de la vraie sphère nomadland, des personnes poussées sur la route par des problèmes économiques, mais aussi d’autres attirées par le mode de vie, la philosophie de vie, est-on même tenté de dire. Parmi eux, Linda May et Swankie, deux lumineuses femmes nomades qui jouent leur propre rôle dans le film. D’autre part, la fiction, avec le personnage de Fern, interprétée magistralement par Frances McDormand, une sorte de synthèse de plusieurs nomades issus du livre éponyme de la journaliste américaine Jessica Bruder, qui a vécu en immersion avec de vrais nomades.

Fern est une veuve, rescapée d’Empire, dépouillée de sa maison, qui a dû elle aussi prendre la route en vivant dans son van par manque de moyens. Comme elle le dit à une jeune fille interrogative : « I am houseless, not homeless ». Employée à temps très partiels, la période d’avant les fêtes dans un entrepôt géant d’Amazon, pendant la récolte des betteraves chez un grand producteur terrien, ou en haute saison touristique dans le parc national des Badlands, elle ne rechigne à aucune tâche. Fern est une dure à cuire, plutôt taiseuse, et il est vrai que certaines critiques à l’encontre du traitement du sujet de la crise économique par la cinéaste pointent ce côté « même pas mal » qui est inhérent à l’actrice. Il n’ y a qu’à se référer à ses derniers films, Three billboards… en tête. Frances McDormand est comme ça, on la choisit pour cela.  Fern est certes une victime du capitalisme débridé, mais elle semble vivre plutôt bien la vie nomade, la solitude, la précarité même (« I need work, I love work », dira-t-elle à une de ses nombreux recruteurs). Vers la fin du film, la cinéaste donnera quelques éclairages sur ses motivations, mais tout au long du film, on admire ce personnage de femme farouche, résiliente, terriblement autonome, très détachée du monde matériel, tout en étant très empathique des humains qu’elle côtoie.

Chloe Zhao fait ainsi de Nomadland un film quelque peu hybride, surtout que les images de Joshua James Richard, tournées en cinemascope, viennent encore rajouter une nouvelle dimension, une dimension grandiose, aux thèmes déjà identifiés. Tout comme dans son précédent film, The Rider, la cinéaste donne à voir des paysages américains magnifiques, rendant justice avec son format à  l’immensité de la nature américaine, à sa diversité, à sa beauté.

Mais quelle que soit la manière dont on le regarde, Nomadland est avant tout un grand hommage à Frances McDormand. Quand l’employée du camping payé par Amazon pour ses travailleurs temporaires cherche en vain son nom sur les listings, Fern lui suggère de chercher à « M.C.D », comme le début de McDormand. C’est dire la porosité de la marge entre l’actrice et le personnage. C’est Fern qui est au centre du film. La musique un tantinet sirupeuse, ou des situations un peu trop sentimentales sont comme calmées avec un de ses regards, un de ses sourires en coin qui tirent davantage vers le rictus. Les nomades, la crise économique ou encore la nature majestueuse sont périphériques, et même si ce sont des préoccupations qui tiennent au cœur de la cinéaste, elle s’intéresse surtout aux personnes, à Fern ou à Brady, le cavalier de The Rider.

En ces temps de disettes cinématographiques, qui ont laissé la place à des films peu hollywoodiens  comme Nomadland, les Oscars et les BAFTA ne s’y sont pas trompés en lui attribuant à chaque fois trois des plus beaux prix : meilleur film, meilleure réalisatrice, meilleure actrice. Au-delà d’être la « première femme de couleur » à recevoir le prix de la réalisation, Chloe Zhao est une grande cinéaste à la sensibilité qui n’a d’égale que la sincérité. Quant à Frances McDormand, dont la réputation n’est plus à faire, on peut se demander dans quel rôle elle pourrait encore se surpasser, tant elle est parfaite dans Nomadland.

Nomadland– Bande annonce  

Nomadland – Fiche technique

Titre original : Nomadland
Réalisateur : Chloe Zhao
Scénario : Chloe Zhao, d’après le livre de Jessica Bruder
Interprétation : Frances McDormand (Fern), Gay DeForest (Gay), Patricia Grier (Patty), Linda May (Linda), Bob Wells (Bob), Charlene Swankie (Swankie), David Strathairn (Dave), Derek Endres (Derek)
Photographie : Joshua James Richard
Montage : Chloe Zhao
Musique : Ludovico Einaudi
Producteurs: Frances McDormand, Peter Spears, Mollye Asher, Dan Janvey, Chloé Zhao, Coproducteurs : Geoff Linville, Taylor Ava Shung, Emily Jade Foley
Maison de production : Highwayman Films
Distribution (France) : The Walt Disney Company France
Récompenses :  meilleur film, meilleure actrice et meilleure réalisatrice aux Oscars et aux BAFTA 2021, et de nombreuses autres récompenses
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  09 Juin 2021
Etats-Unis | Allemagne – 2020

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4.5

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Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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