Oklahoma Honey : le chant de la ruche

En Oklahoma, la vie a comme un arrière-goût de miel. C’est en tout cas ce que tente de nous faire ressentir Andrew Patterson avec Oklahoma Honey, porté par un Matthew McConaughey qu’on avait fini par oublier sur grand écran. Le film trouve sa pleine mesure lorsqu’il épouse la forme du conte, et bâtit alors un esprit de ruche irrésistible. Dommage que sa narration et ses ruptures de ton peinent à suivre le même mouvement.

Après avoir investi le thriller psychologique et ovniesque de son premier long-métrage, The Vast of Night, Andrew Patterson réussit ici l’impensable : ramener Matthew McConaughey devant une caméra. L’acteur oscarisé pour Dallas Buyers Club n’avait plus rien tourné depuis The Gentlemen de Guy Ritchie et The Lost Bus de Paul Greengrass pour Apple TV+. Six années loin du grand écran durant lesquelles il s’était volontairement éloigné des plateaux pour se rapprocher de la terre et d’un mode de vie plus simple. Une retraite loin des projecteurs, mais toujours fidèle à la part d’excentricité qu’il garde en lui, et qui fait justement tout le miel de cette chronique en forme de fable où rien n’est jamais tout à fait manichéen. C’est l’Amérique dans toutes ses contradictions, et toutes ses merveilles.

Même si ce n’est que son second long-métrage, on sent Patterson habité par l’envie de tout y mettre. Ce qui est d’autant plus logique pour un cinéaste dont l’attachement à l’Oklahoma est si profond qu’il filme la terre et les gens qui la peuplent comme un seul et même organisme. Le film a une âme profondément musicale, et une volonté farouche de restituer à ces contrées du Sud leur vitalité et leur authenticité, à commencer par le bluegrass, cette branche de la country qui rythme les pas et le quotidien d’un apiculteur aussi sociable que pédagogue. On est ici en pleine ruralité, dans ces territoires où la nature impose sa présence à chaque plan. Patterson prend soin de filmer cet environnement à travers le prisme de la communauté et du travail des fermiers. Un portrait ciselé jusque dans l’accent des personnages et jusque dans ces rituels de partage, plats maison à l’appui, lors d’événements festifs ouverts à tous.

Esprit de ruche

Et malgré cette longue absence, l’énergie de McConaughey à l’écran reste intacte. Patterson filme son entrée en scène comme une apparition, quelque part entre le cow-boy et le troubadour, avec une mandoline dégainée en guise d’arme, sur un montage clipesque et assumément kitsch. Sa puissance de feu émotionnelle est immédiate. On tombe en amour dès les premières minutes pour ce personnage et sa bande de laissés-pour-compte et de repentis, qui trouvent l’harmonie parfaite dans le chant et la musique, en attendant leur burger minute dans un fast-food routier. Il y a quelque chose de suspendu dans cette ouverture en fanfare et hypnotique. Un charme qui se désagrège peu à peu par la suite, mais qui, sur l’instant, tient véritablement du conte. McConaughey incarne ici Amziah King, apiculteur chevronné spécialisé dans le miel de trèfle blanc, qui met tout en œuvre pour vivre sa vie à fond, en parfaite cohabitation avec ses abeilles ouvrières.

Le film baigne aussi, par instants, dans une sauce cœnnienne dans son rapport au burlesque et au film de casse. C’est précisément cet équilibre-là, entre fable communautaire et drame intime de la vengeance, que Oklahoma Honey recherche sans jamais tout à fait l’atteindre. Cette volonté de vouloir tout embrasser à la fois (les registres, les tons, les thèmes) a son revers. Le film y gagne en générosité ce qu’il perd en efficacité narrative, et l’intensité émotionnelle s’essouffle à mesure que les fils se multiplient. Sa première partie reste la mieux maîtrisée, quand bien même les effets de style s’y accumulent (arrêts sur image, ralentis) sans toujours ajouter grand-chose, sinon confirmer que la vie, elle aussi, est aussi saccadée que ce montage. Des moments de suspension qui n’avaient peut-être pas besoin d’une illustration aussi appuyée. Le film excelle davantage lorsqu’il se contente de capter des instantanés bruts de ces personnages livrés au chant, à l’improvisation, ou à extirper un essaim d’abeilles d’une école primaire, avec une énergie que le montage, cette fois, ne vient pas trancher.

Esprit de contradiction

C’est cette même logique de rupture, dans le temps comme dans le ton, qui gouverne le glissement du récit vers une seconde moitié plus posée et plus didactique, parfois trop explicative aussi. Angelina LookingGlass y gagne en revanche davantage d’espace pour faire exister sa Kateri, apprentie d’Amziah et autrefois sa fille adoptive, en quête de justice. Entre vols de miel et une concurrence aussi rude que complexe incarnée par Kurt Russell, le versant thriller peine cependant à nous happer pleinement, jurant un peu avec l’approche onirique qui domine le reste du récit.

On ne demandait pourtant pas à Oklahoma Honey de se muer en série B d’action à la The Beekeeper, ni de verser dans le documentaire intimiste façon Honeyland. On souhaite simplement vivre avec cette communauté le temps d’une chanson, d’un obstacle à surmonter, dans l’amour immodéré de ces plats caloriques et pourtant savoureux. C’est aussi cela, la philosophie que cherche à transmettre le film. C’est une question d’héritage et d’un esprit de ruche qui s’active en autonomie mais ne trouve sa pleine puissance que dans la force du collectif, toujours prêt à combler une absence, un vide, dans une vie ou dans une famille. Le titre original parle de rivaux ; mais derrière la rivalité affichée, il est surtout question du groupe, d’une solidarité tacite qui pousse chacun à bâtir son propre essaim et à y trouver, enfin, son indépendance.

Alors non, Oklahoma Honey ne tient pas toutes ses promesses de bout en bout, et sa ruche, à trop vouloir bourdonner dans toutes les directions, finit par perdre un peu de son miel en chemin. Mais il reste de ce voyage en terres apicoles une chaleur rare, une envie sincère de filmer l’Amérique par ses marges, son folklore et sa musique plutôt que par ses armes. Angelina LookingGlass a montré qu’elle pouvait en être l’ambassadrice, tout comme la galerie de personnages secondaires très attachants. Telle est la leçon du film : une famille se recompose toujours tant qu’il reste quelqu’un pour reprendre le miel là où on l’a laissé.

Oklahoma Honey – bande-annonce

Oklahoma Honey – fiche technique

Titre original : The Rivals of Amziah King
Réalisation : Andrew Patterson
Scénario : James Montague
Interprètes : Matthew McConaughey, Angelina LookingGlass, Kurt Russell, Rob Morgan, Tony Revolori, Owen Teague, Cole Sprouse, Scott Shepherd
Photographie : Miguel I. Litten-Menz
Montage : Patrick J. Smith
Décors : Katie Hickman
Costumes : Jennifer Kennedy
Musique : Erick Alexander, Jared Bulmer
Casting : Avy Kaufman
Producteurs : Michael Heimler, James Montague, Will Greenfield, David Heyman, Teddy Schwarzman, Jeffrey Clifford
Producteurs exécutifs : John Friedberg, Christopher Casanova, Rob Silva
Sociétés de production : Heyday Films, Black Bear Pictures, G.E.D. Media
Pays de production : Royaume-Uni, États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 2h10
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 19 août 2026

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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