Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Sacré paradoxe pour le meilleur scénario de la Black List d’Hollywood en 2024, réalisé par le vétéran de la rom-com Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi), qui est terriblement sage. Juste pour une nuit promettait douze heures de chaos libidinal dans un New York sous couvre-feu sentimental. Au lieu de ça, on a droit à un téléfilm dystopique qui confond les pantoufles de verre avec celles qu’on porte pour le streaming.

Le postulat a pourtant de quoi affoler. Dans une Amérique où le sexe hors mariage est proscrit, un biocapteur mouchard traque les galipettes clandestines, sauf une nuit annuelle où tout redevient permis. Sur le papier, ça sentait l’American Nightmare du désir, avec des allocutions télévisées qui insistent bien sur les règles du jeu. Sauf qu’ici, pas de huis clos ni de pression qui monte d’heure en heure. Le décret gouvernemental s’évapore aussitôt en toile de fond niaise et sage, digne d’un néo-New York de téléfilm de Noël, ce qu’il est au fond. Personne ne s’insurge contre cette loi absurde, ni contre cette liberté confisquée, qui colle littéralement à la peau avec des tatouages fantaisistes au poignet. Mais pas de quoi en faire un nouveau traumatisme, car le monde s’est résigné, au même titre que le scénario.

Reste donc les douze heures, entre chat roulette de la baise pour les uns et chasse à l’âme sœur pour les autres. Le scénariste Travis Braun choisit son camp, celui des romantiques, avec l’épaisseur dramatique d’un prospectus publicitaire. Allie, une chanteuse qui a le trac sur scène, et Owen, propriétaire d’une pizzeria, enchaînent les rencontres foireuses tout en se tournant autour, dans un scénario si prévisible et poussif qu’on en devine chaque rebondissement. Coincé entre un élan satirique qui n’ose jamais mordre et un rom-com de téléfilm qui n’ose jamais rire de lui-même, le film patauge dans l’aberrant, et l’on passe la nuit à interroger la logique des personnages plutôt que leur alchimie. Quelques situations cocasses surnagent, mais aucune n’ouvre la moindre discussion sur un concept qui a au moins pour lui un fort potentiel d’épisode de Black Mirror.

Tout sauf toi avait les mêmes maladresses, mais gardait une étincelle entre ses deux vedettes. Ici, même Monica Barbaro et Callum Turner, seuls phares dans cette brume d’incohérences, ne suffisent pas à rallumer la mèche. Le cinéaste d’Easy A, qui savait jadis faire swinguer un dialogue et aimer ses personnages, semble avoir égaré son tempo comique quelque part entre deux mémos d’Universal. Toute la ferveur qu’on nous chante en interview ne s’incarne nulle part à l’écran.

Quand l’amour capote

Pire encore. Sous le vernis, la mécanique reste d’un autre âge : les filles rêvent de grand amour et les garçons ne pensent qu’avec leur engin. Ce film censé célébrer le sexe libre s’échine surtout à divorcer le désir du plaisir, comme si personne ne prend le temps de s’aimer avec spontanéité. Posture étrange pour un objet qui semble discrètement s’adresser à une Gen Z en échec avec les relations sentimentales. Le mois dernier, Gregg Araki, avec un I Want Your Sex imparfait mais frontalement joyeux, en a fait un sujet plutôt qu’une gêne. Ici, la sensualité se traîne, la mise en scène est aux abonnés absents, la photo fait pâle figure pour 25 millions de dollars et on apprend que Gluck a lui-même sabré la majorité des scènes de nu au montage, jugeant que le sexe à l’écran sort le spectateur du film. Il s’agit donc d’un film sur le sexe qui a peur du sexe. Aucun corps ou style ne dévie du profil LinkedIn, aucune identité ne s’écarte du script hétéro par défaut, et aucune profondeur ne vient crédibiliser le désespoir pourtant affiché des deux tourtereaux. Tout sauf toi osait au moins montrer un mariage entre deux femmes en toile de fond, aussi cosmétique fût-il. Mais dans ce film, le placard de la communauté queer reste fermé à double tour.

Quant à l’aberrante pénurie de capotes qui sert de gag, on n’interroge jamais la volonté de l’État sur cette soirée censé célébrer le romantisme par des parties de jambes en l’air. Ou peut-être est-ce simplement une bêtise d’écriture ? Ce monde soulève pourtant des questions vertigineuses sans jamais s’y risquer. Une loi qui réprime les sentiments pourrait-elle, à sa manière brutale, endiguer les violences sexuelles ? Ou tout cela n’est qu’un prétexte insidieux pour achever le romantisme et une diversion pour éloigner les célibataires du bonheur ? Douze heures par an pour vivre sa sexualité mériteraient une justification. On n’aura que le mystère de l’âme sœur, brandi comme unique boussole morale.

Il y avait la matière d’un rom-com moins programmatique, capable de justifier un vrai détour en salle plutôt qu’un soir de streaming distrait. Déjà sorti en salles il y a une semaine aux États-Unis, le box-office semble déjà avoir tranché et le flop risque de se confirmer sous peu.

Juste une nuit promettait une virée nocturne de folie et on hérite finalement d’une nuit blanche à marcher dans le vide, à la recherche d’une capote, d’un peu de finesse, et rapidement de la sortie.

Juste pour une nuit – bande-annonce

Juste pour une nuit – fiche technique

Titre original : One Night Only
Réalisation : Will Gluck
Scénario : Travis Braun
Interprètes : Monica Barbaro, Callum Turner, Maya Hawke, Julia Fox, Molly Ringwald, LeVar Burton
Photographie : Yaron Orbach
Montage : Tia Nolan
Décors : Scott Kuzio
Costumes : Jacqueline Demeterio
Musique : Este Haim, Christopher Stracey
Producteurs : Will Gluck, Jacqueline Monetta
Société de production : Olive Bridge Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h42
Genre : Comédie, Romance
Date de sortie : 12 août 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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