I Want Your Sex : l’apocalypse fait de la résistance

De Three Bewildered People in the Night à la trilogie Teenage Apocalypse, en passant par le bouleversant Mysterious Skin, l’homme au goût prononcé pour les couleurs fluos et les bandes-son shoegaze a façonné plusieurs générations de spectateurs en quête d’un cinéma qui ose parler de sexe, de désir et de marge sans jamais s’excuser. Et quand, du haut de ses 66 ans, Gregg Araki revient avec I Want Your Sex, comédie érotique présentée comme une lettre d’amour à une Gen Z, on se dit que l’un des piliers du New Queer Cinema n’a pas fini de nous surprendre. Le souci, cette fois, c’est que la surprise se fait un peu attendre.

Changement de position

Le film a mis dix ans à voir le jour, et ça se sent, dans le bon sens du terme : ce n’est pas un projet bâclé, mais une pièce longuement rincée, retournée, repensée. Né en 2014 d’un scénario de Karley Sciortino, pensé comme un Cinquante Nuances de Grey comique, le récit a été retourné comme une chaussette par #MeToo en inversant les rôles de genre, confiant ainsi les rênes du pouvoir à une artiste dominatrice. Plutôt que de rejouer un rapport de force patriarcal éculé, le film s’amuse à en inverser la mécanique, avec une Olivia Wilde pétillante qui règne sur son atelier d’art contemporain comme sur un petit royaume de latex, de chewing-gum et d’ironie. Araki raconte sans détour qu’il ne veut pas faire la leçon à une génération qu’il juge simplement plus prudente, plus abîmée par les écrans, mais plutôt ouvrir une conversation, même s’il faut passer par un coup de fouet salvateur. Dans un ton différent et plus ancré dans la spontanéité des travailleurs du sexe, le cinéma de Sean Baker s’en rapproche également.

Pour qui a grandi avec Araki, ce terrain n’est pas franchement vierge. The Doom Generation avait déjà tout dit, ou presque, sur l’Amérique et la violence qui rôde sous le glamour ; Nowhere et Kaboom avaient poussé le portrait décadent de la jeunesse jusqu’à l’overdose joyeuse ; et Now Apocalypse, sa série avortée pour Starz co-écrite avec Sciortino, avait déjà tenté cette même décomplexion sexuelle version millennial, sur un mode plus loufoque. Son annulation semble avoir poussé le duo à durcir le trait plutôt qu’à l’abandonner, mais on a parfois l’impression de l’avoir déjà vu passer, et I Want Your Sex ressemble à ce fils cadet qui hérite des obsessions familiales sans être certain de savoir quoi en faire de neuf.

La fessée de réconfort

Le film s’ouvre pourtant sur une belle carte de visite, avec un clin d’œil frontal à Boulevard du crépuscule, cadavre dans la piscine compris, avant de rembobiner neuf semaines et demi plus tôt — la référence n’est pas un hasard — pour raconter comment Elliot, jeune assistant benêt et attachant, devient la muse sexuelle de sa patronne. L’enquête policière qui encadre le récit, confiée à un duo improbable et étonnamment sobre (Johnny Knoxville et Margaret Cho), promet presque un polar. L’intrigue revient pourtant sur les rails d’un teen movie qui examine tendrement l’état mental de la Gen Z face à leur sexualité, qui a parfois du mal à s’épanouir. Erika ne cherche pas tant à séduire Elliot qu’à le sculpter à son image, un Pygmalion en cuir verni qui préférerait dresser sa création plutôt que d’en tomber amoureux. Le rapport de force s’installe alors sans grande contrainte, par un jeu dont elle rédige seule les règles, quitte à les réécrire en cours de partie, et Elliot, fasciné, finit presque par applaudir sa propre reddition en laissant ses fantasmes le ramener à la réalité.

Le sommet du film reste son segment de plan à trois, aussi hilarant que révélateur : sous l’emprise d’une passion qui le dépasse, Elliot cesse d’être simple témoin de son propre désir pour en devenir l’acteur, maladroit mais consentant. Il faut dire que Cooper Hoffman porte tout cela avec une justesse discrète. Sa détresse et sa confusion ne basculent jamais dans la pure passivité, il reste habité par une hésitation permanente entre l’envie et la panique, ce qui donne à Elliot une épaisseur que le scénario ne lui offre pas toujours.

Mais Araki, en resserrant son objectif sur ce duo dominant-dominé, laisse filer une bonne partie de son casting sur le bas-côté. Minerva (Charlie XCX), la petite amie qui accepte de faire passer son travail avant ses sentiments, et Apple (Chase Sui Wonders), la coloc qui ronge son frein dans une solitude à peine commentée suite à un épisode traumatique, méritaient bien plus qu’un rôle de faire-valoir. C’est par elles qu’aurait pu transpirer l’angoisse d’une génération empêchée, plutôt que par les diatribes un peu datées d’Erika sur les jeunes et leurs téléphones. Même remarque pour Zap (Mason Gooding), personnage gay dont la truculence sonne comme un cliché rassurant plutôt que comme le portrait tendre d’une communauté à laquelle Araki doit pourtant une bonne partie de son œuvre et de son cœur.

Frénésie en demi-mesure

Il faut cependant lui reconnaître une chose qu’on aurait tort de balayer, car la direction artistique est un régal. L’atelier d’Erika, ses installations chargées d’ironie pop, ses tenues qui varient au gré de son humeur, tout ce bazar candy-color hérité de Mysterious Skin et de Kaboom compose un écrin visuel savoureux, où chaque plan mord dans son propre kitsch avec gourmandise. On retrouve bien la patte du cinéaste, cette manière de déformer le monde et les fantasmes de ses personnages en joli délire cartoonesque. Il manque hélas la finesse qu’il réserve d’ordinaire à la communauté gay, montrant que le réalisateur peine à saisir toutes les nuances d’une jeunesse qu’il ne caractérise que par son langage corporel.

C’est plutôt du côté du montage que le bât blesse. Araki, qui signe lui-même le chef-montage, peine par instants à retrouver le tempo comique de sa trilogie ou sa frénésie de l’absurde et dans les dialogues, jadis intraitable. Cela ne fonctionne plus qu’une fois sur deux, laissant certaines scènes s’étirer quand elles auraient dû claquer, et d’autres s’essouffler juste avant une chute trop inoffensive, pas assez provocatrice ou radicale. On sent le ciénaste prendre moins de risue dans sa mise en scène pour mieux étaler son discours sur la sexualité, ce qu’il réussit en partie à définir.

Au bout du compte, on ne sort pas de I Want Your Sex fâché ni floué, car on y passe un moment sympathique, souvent drôle et jamais désagréable. C’est un genre de rendez-vous galant où l’on rigole poliment sans vraiment retomber amoureux. Araki n’a rien perdu de son mauvais goût, mais cette lettre d’amour à la Gen Z, écrite d’une main qui tremble un peu de nostalgie, ressemble finalement moins à une déclaration fiévreuse qu’à un texto tendre envoyé un peu tard dans la soirée : sincère, attachant, mais pas franchement inoubliable.

I Want Your Sex – bande-annonce

I Want Your Sex – fiche technique

Réalisation : Gregg Araki
Scénario : Karley Sciortino, Gregg Araki
Interprètes : Olivia Wilde, Cooper Hoffman, Charli xcx, Daveed Diggs, Mason Gooding, Roxane Mesquida
Photographie : Tucker Korte
Directeur artistique : Mike Conte
Montage : Gregg Araki, Victor de la Parra
Musique : James Clements
Décors : Angelique Clark
Costumes : Arianne Phillips et Monica Chamberlain
Producteurs : Teddy Schwarzman, Michael Heimler, Courtney L. Cunniff, Seth Caplan
Producteurs exécutifs : Joanne Roberts Wiles, John Friedberg, Andrew Golov
Sociétés de production : Black Bear Pictures
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h30
Genre : Thriller, Érotique
Date de sortie : 29 juillet 2026

2.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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