Les colons, un magistral premier film du chilien Felipe Gálvez Haberle

Les colons, de Felipe Gálvez Haberle : des pionniers génocidaires dans le Chili du début du  XXe siècle dans un western revisité qui met à l’honneur les Indiens et la beauté sauvage de la Terre de Feu.

Synopsis :  Terre de Feu, République du Chili, 1901. Un territoire immense, fertile, que l’aristocratie blanche cherche à « civiliser ». Trois cavaliers sont engagés par un riche propriétaire terrien, José Menendez, pour déposséder les populations autochtones de leurs terres et ouvrir une route vers l’Atlantique. Sous les ordres du lieutenant MacLennan, un soldat britannique, et d’un mercenaire américain, le jeune métis chilien, Segundo, découvre le prix de la construction d’une jeune nation : celui du sang et du mensonge…

La chevauchée sauvage

Aller voir Les Colons du chilien  Felipe Gálvez Haberle sans aucun a priori et en ressortir estomaqué. Avoir été attiré par une image, une seule, qui fait penser au magnétique Jauja de l’argentin Lisandro Alonso, et être immédiatement persuadé qu’on tient là un film hors du commun.

La ressemblance avec Jauja s’avère finalement mince. Les deux films, tournés au format 1:33,  magnifient d’une manière extraordinaire leurs paysages respectifs, la Terre de feu de la Patagonie chilienne pour les Colons, la verte Pampa – pour  une partie avant que tout ne devienne minéral et gris – pour le film argentin. Pour le reste, alors que Jauja part dans le délire onirique, voire métaphysique, le chilien embrasse un genre western revisité pour narrer un pan important de l’histoire du Chili : revisité car le sauvage y est clairement le colon et non l’Indien.

Nous sommes en 1901 ; le pouvoir chilien vient de donner à des Européens la possibilité de s’accaparer des terres du sud du pays ; Jose Menéndez (le toujours excellent Alfredo Castro), un colon espagnol venant des Asturies et faisant fortune dans l’élevage ovin règne sur une grande partie de ces terres. L’histoire nous apprend que ces familles de colons du Sud seront en tout et pour tout au nombre de cinq, à régner sur des millions d’hectares. Son homme de main est le « lieutenant » britannique Alexander MacLennan (Mark Stanley), qui  ouvre le film avec une séquence où il tire sur un homme qu’il estime inutile puisque venant de perdre  sa main dans un accident. La scène est violente, mais les gesticulations grotesques de l’homme ensanglanté à terre nous arrachent un sourire, et cet humour grinçant et caustique teintera le film de loin en loin.

Menéndez ordonne à MacLennan de partir « ouvrir » la route vers l’océan pour ses moutons . Ce dernier part avec Segundo (Camilo Arancibia), un métis dont le seul mérite à ses yeux est d’être un très bon tireur. Son patron lui adjoint Bill (Benjamin Westfall), un mercenaire américain bas de plafond, tueur de Comanches, qui sait « renifler un indien à des kilomètres ». Parce  qu’ « ouvrir » une route , c’est ça : exterminer les Indiens qui se trouvent sur leur chemin, les Selknam qui sont une des ethnies peuplant la Patagonie.

Le film est divisé en de larges tableaux qui recoupent les rencontres  faites par ce trio peu aimable, mal assorti, se méprisant les uns les autres, à l’exception de Segundo. Des rencontres mettant en exergue la veulerie et la bêtise de MacLennan et de Bill. Le focus est plutôt sur Segundo, un homme taciturne qui pose le même regard accusateur que le spectateur sur les deux autres et leurs exactions. Mais c’est aussi le regard terrorisé d’un homme à moitié indien, qui a dû accepter cette  mission en craignant pour sa vie à tout instant. Les scènes d’extermination ou de viol se passent dans une pénombre et une purée épaisses, à peine les distingue-t-on quand ils lavent le sang qui les a éclaboussés. Segundo fait ce qu’il peut pour tenir les Indiens à distance de la folie meurtrière de ses « compères». Felipe Gálvez Haberle  montre très peu, mais très bien, toujours dans le cadre d’un sens esthétique exacerbé.

Si le film avait besoin d’être encore plus explicite quant à ses ambitions de rétablir la vérité sur le programme génocidaire de ces colons – noms de rues et statues à la gloire de Menéndez et ses semblables fleurissent toujours au Chili  – sa deuxième partie, se déroulant quelques années plus tard au domicile cossu du grand propriétaire, achève d’enfoncer le clou. Sous couvert de sermonner le colon, un représentant du gouvernement s’invite chez Menéndez pour maquiller la réalité des massacres, en tentant de filmer Segundo et son épouse Selknam, une survivante, en les érigeant en témoins. Tentative vaine puisqu’elle montre le peu de résistance qui est en son pouvoir, en refusant de boire le thé le petit doigt en l’air, engoncée dans la robe européenne dont on l’a attifée.

La résistance est aussi dans la caméra du cinéaste, qui réussit de manière impressionnante non seulement à contribuer au rétablissement de cette vérité taboue, de ce génocide qui à ce jour n’a jamais été reconnu comme tel, mais également à opérer un vrai geste de cinéma en détricotant avec brio et humour le genre du western tout en en gardant tous les codes (telle que la musique). Pas mal pour un premier long-métrage !

Les Colons – Bande annonce

Les Colons – Fiche technique

Titre original : Los Colonos
Réalisateur : Felipe Gálvez Haberle
Scenario : Antonia Girardi, Felipe Gálvez Haberle, en collaboration avec Mariano Llinás
Interprétation : Sam Spruell (Colonel Martin), Mark Stanley (Alexander MacLennan), Alfredo Castro (José Menéndez), Marcelo Alonso (Vicuña), Benjamin Westfall (Bill), Camilo Arancibia (Segundo), Mishell Guaña (Kiepja), Adriana Stuven (Josefina Menéndez)
Photographie : Simone D’Arcangelo
Montage Matthieu Taponier
Musique : Harry Allouche
Producteurs : Stefano Centini , Santiago Gallelli, Thierry Lenouvel, Anthony Muir, Matias Roveda, Giancarlo Nasi, Benjamín Domenech ; Coproducteurs : Fernando Bascuñán, Kristina Börjeson, Eva Jakobsen, Mikkel Jersin, Katrin Pors, Ingmar Trost
Maisons de production : Quijote Films, Rei Cine, Quiddity Films, Volos Films Co, Maisons de co-production : Film i Väst, Ciné-Sud Promotion, Cinema Inutile, Snowglobe Films, Sutor Kolonko
Distribution (France) : Sophie Dulac Distribution
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 20 Décembre 2023
Chili|Argentine|Royaume-Uni|Taïwan|Allemagne|Suède|France|Danemark– 2023

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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