Maternal de Maura Delpero : Un très beau récit où s’entrechoquent délicatement maternités non souhaitées et désir d’enfant non exaucé

Quelle douceur que ce Maternal, la première fiction de Maura Delpero : un lieu calme baigné de lumière, des dialogues discrets, une caméra juste. Et pourtant, elle décrit les tourments de jeunes filles enceintes trop tôt, et ceux des sœurs catholiques qui veillent sur elles, en désir d’une maternité qui leur est déniée. Un très beau récit à trois voix…

Synopsis :  Paola quitte l’Italie pour Buenos Aires où elle doit terminer sa formation de Sœur au sein d’un foyer pour mères adolescentes. Elle y rencontre Luciana et Fatima, deux jeunes mères de 17 ans. A une période de leur vie où chacune se trouve confrontée à des choix, ces trois jeunes femmes que tout oppose vont devoir s’entraider et repenser leur rapport à la maternité.

Gimme Shelter

Maternal de l’Italienne Maura Delpero arrive sur nos écrans une semaine après A cœur battant de Keren Ben Rafael, où un bébé cristallise la crise d’un couple autrefois passionnel, mais surtout, un mois après Enorme de Sophie Letourneur, où la question de la maternité et, plus encore, de la paternité,  est au centre des débats. A croire que la pandémie soulève ces questions existentielles de la perpétuation de l’espèce, de la continuité de l’humain, même si on se doute que tous ces films ont été pensés bien avant la covid 19…

Maternal est une fiction tournée en Argentine par une cinéaste italienne plutôt documentariste. Maura Delporto s’intéresse à la grossesse de jeunes adolescentes, un sujet autant intime que sociétal. Sa motivation première est d’observer la superposition de ces deux moments forts : l’adolescence et la grossesse. Dans pratiquement toute l’Amérique du sud, l’avortement est encore illégal, y compris dans le cadre d’une grossesse après viol. Luciana (Agustina Malale) et Fatima (Denise Carrizo) font partie de ces jeunes mères accueillies dans un foyer de sœurs catholiques qui s’occupent aussi bien des mères que de leurs enfants. Lu est une jeune femme rebelle, adverse aux règles et pire, adverse à la maternité. Nina, sa ravissante petite fille en fait les frais. Fati est au contraire une jeune fille très docile, enceinte jusqu’aux dents et déjà mère d’un petit garçon. Lu et Fati sont amies, sans doute de circonstance, et partagent avec leurs enfants la même chambre. La différence d’approche qu’elles ont vis-à-vis de leurs enfants en est d’autant plus criante.

Les sœurs sont bizarrement assez libérales. Plus exactement, d’un âge assez avancé, elles sont débordées par le comportement limite de ces jeunes filles, souvent issues de familles fracturées : insultes, bagarres,… tout montre que sous des airs d’austérité, le foyer (hogar en espagnol, titre original du film) est loin d’être une prison, mais plutôt un havre où ces religieuses font office elles-mêmes de mères envers de jeunes filles en manque de repères. L’œuvre  est interprétée par de jeunes Argentines non professionnelles qui vivent ou ont vécu en foyer, et des actrices professionnelles qui expriment de manière juste les sentiments qui les traversent. Les sœurs ne sont pas  loquaces, contrairement aux jeunes. Elles représentent alors une présence plutôt bienveillante, comme en dehors du monde parmi la vie vibrante des jeunes filles et de leur progéniture.

L’équilibre de ce foyer est perturbé par l’arrivée de Sœur Paola (Lidiya Liberman), une jeune et jolie novice, véritable petite fiancée du Christ qu’elle vénère sous la forme d’une croix à laquelle elle réserve les regards les plus passionnés. L’intensité de sa foi ne peut pas être mise en doute. Mais Paola est partagée entre un amour universel, panthéiste, et une relation plus humaine , plus tangible. Lorsque Lu finit par s’en aller pour tenter de reconquérir un copain volage et insignifiant, Paola déverse son amour sur la petite Nina laissée-pour-compte qui absorbe tout en retour. La relation entre les deux est physique, pleine d’une tendresse interdite à l’une et à l’autre.

Maura Delpero est une documentariste sérieuse, et ça se sent dans cette fiction. A l ‘instar d’Adolescentes de Sébastien Lifshitz, la caméra se fait oublier dans les scènes hautes en couleur du quotidien. Lu, Fati et les autres sont des mères, mais ce sont aussi des ados, et la cinéaste saisit délicatement ces moments où mère et enfant se retrouvent ensemble sur leur terrain de jeu commun : celui de l’enfance, où les mères ne sont finalement que de grands enfants, et où le sens des responsabilité n’est même pas une vague notion. De même, le déchirement de Sœur Paola, tiraillée entre son attirance envers Nina, et les exigences de détachement liées à ses imminents vœux perpétuels est dessiné sans aucun manichéisme, mais beaucoup de compassion.

Le hogar de Maternal est un lieu exclusivement féminin, mis à part les enfants, qui a pour enjeu la relation de ces femmes avec la maternité, celles pour qui les hommes de l’église catholique ont décidé qu’elle n’est pas compatible avec la vocation religieuse, et celles pour qui ces mêmes  hommes décrètent des lois contre l’avortement, et font peser une chape de plomb sur la vie sexuelle en général, et la contraception en particulier. Un  triste constat que la cinéaste dresse en filigrane comme un manifeste politique. Tout est montré sans heurt, dans une sorte d’évidente douceur, et dans le cadre d’un film baigné de lumière. Maternal est un beau film discret : il est heureux que la situation particulière d’aujourd’hui lui permet de trouver la place qu’elle mérite.

Maternal– Bande annonce  

Maternal  – Fiche technique

Titre original : Hogar
Réalisatrice : Maura Delpero
Scénario : Maura Delpero, Giacomo Durzi
Interprétation : Lidiya Liberman (Sœur  Paola), Denise Carrizo (Fatima), Agustina Malale (Luciana), Isabella Cilia (Nina), Alan Rivas  (Michael), Livia Fernán (Sœur Pia), Marta Lubos (Mère Supérieure), Renata Palminiello (Sœur Bruna)
Photographie : Soledad Rodriguez
Montage : Ilaria Fraioli, Luca Mattei
Producteurs : Alessandro Amato, Nicolás Avruj, Luigi Giuseppe Chimienti, Marta Donzelli, Diego Lerman, Gregorio Paonessa
Maisons de production : Campo Cine, Cinedis
Distribution (France) : Memento Films Distribution
Durée : 89 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  07 Octobre 2020
Italie | Argentine – 2019

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4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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