Star Wars : Les influences d’Akira Kurosawa dans l’œuvre de George Lucas

Si Star Wars est devenu, plus qu’une franchise, un véritable univers unique et codifié au sein de la culture populaire, son identité singulière n’est pas le fruit du hasard. Sans rien enlever à l’authenticité de la saga la plus culte de tous les temps, revenons sur l’une des influences les plus évidentes et fertiles de George Lucas : le cinéma d’Akira Kurosawa.

La Forteresse cachée, oui, mais pas que…

Mille fois il fut remarqué et répété – parfois à visée dépréciative – que La Guerre des étoiles présentait de troublantes accointances avec un cinéma fort, fort lointain pour nous autres occidentaux : le cinéma japonais. On en vint même à dire que Star Wars n’avait rien inventé, dans le fond, n’étant qu’un remake à l’américaine du chef-d’œuvre d’aventure La Forteresse cachée, qu’Akira Kurosawa réalisa en 1958. Sans être autant dans le décalque que put l’être Les Sept Mercenaires à l’égard des Sept Samouraïs, ou encore plus officieusement Pour une poignée de dollars à l’égard de Yojimbo, Star Wars peut s’appréhender comme une libre adaptation de La Forteresse cachée. Ceci étant dit, tâchons de ne pas confondre inauthenticité (voire plagiat) d’une œuvre et antériorité chronologique d’une autre. Tâchons plutôt de concevoir La Forteresse cachée – et le cinéma d’Akira Kurosawa en général – non pas comme un matériau fini qu’il ne s’agirait que de réadapter pour un autre public, mais comme une source vive d’inspirations qui permirent à Lucas, loin de se reposer sur ses lauriers en reprenant le travail d’un autre, d’accoucher d’un cinéma de divertissement aux techniques renouvelées et à l’univers aussi dépaysant qu’immédiatement familier.

Ce petit préambule informatif étant achevé, la chasse aux indices peut commencer. Car s’en tenir au simple constat d’une étonnante similarité entre La Guerre des étoiles et La Forteresse cachée atteint vite les limites de sa pertinence. Bien d’autres éléments, dans bien d’autres films du cinéaste japonais, sont susceptibles d’être mis en perspective avec des pans entiers de l’univers de Star Wars. Certes, La Forteresse cachée est le point de comparaison le plus facile et remarquable au premier coup d’œil : les ressorts de l’intrigue gravitent autour de deux personnages en apparence « secondaires » (C3PO/R2D2, dans La Guerre des étoiles ; les deux paysans vagabonds, dans le film de Kurosawa), dont la relation et les traits de caractère sont très similaires (le petit malicieux et le grand bêta, qui se chamaillent à longueur de temps), et auxquels il arrive des mésaventures là encore très, très similaires.

Sur le plan formel, une autre évidence se remarque du côté des légendaires transitions en « volets », rendues célèbres par Star Wars mais déjà présentes dans certains films de Kurosawa. La manière de filmer l’armée impériale, dans Star Wars, n’est pas sans rappeler le film de propagande réalisé par Kurosawa durant la Seconde Guerre mondiale, Le Plus Dignement, qui faisait la part belle aux défilés chorégraphiés et quasiment cinématographiques de l’armée japonaise. Plus léger, le coucher de soleil sur Tatooine rappelle celui tout aussi orangé de Dersou Ouzala, cadré à l’identique, et dans lequel le personnage éponyme, vieux sage d’un autre temps vivant seul et en harmonie avec la nature, aurait tout à fait pu servir de modèle à celui de maître Yoda dans L’Empire contre-attaque.

Sur le plan thématique, si Lucas ne l’a pas vraiment exploité au cours de sa trilogie originelle, la question de la pauvreté, de l’esclavage ou de l’impossibilité de s’extirper d’un milieu social délétère, que l’on sait chère à Kurosawa (Dodes’kaden, Les Bas-fonds, etc.), se trouve effleurée dans La Menace fantôme lorsque Anakin Skywalker est découvert sur Tatooine. En termes de personnages, on retrouve dans leurs deux cinémas la figure de la princesse au caractère bien trempé, les personnages secondaires chargés de la dimension humoristique, un antagoniste prenant souvent la forme d’un empire ou d’un ordre social autoritaire, des voyages initiatiques et tout un tas de figures paternelles pour guider les héros dans leur quête.

Mais si tous ces détails peuvent difficilement dépasser le statut d’hommages ou d’influences inconscientes, il est un autre, central, dont la filiation avec les films d’Akira Kurosawa ne fait aucun doute : la figure du chevalier Jedi.

Les chevaliers Jedi, samouraïs d’une autre galaxie ?

Figures fascinantes et idolâtrées des plus jeunes spectateurs, les chevaliers Jedi incarnent l’essence même de Star Wars, dans toute sa dimension épique, noble, charismatique et mythologique. Des chevaliers, au sens occidental et historique du terme, ils n’ont que l’appellation ; car tout ou presque, de leur ordre à leur spiritualité, en passant par leurs vêtements et leurs techniques de combat, renvoie aux samouraïs et autres rônins du Japon féodal.

Les Sept Samouraïs, Yojimbo, Sanjuro, Ran, Kagemusha, etc. : autant de films de cape et d’épée à la japonaise s’insérant dans un genre très codifié : le Chanbara, et notamment le sous-genre du Jidaigeki, qui serait d’ailleurs une explication possible au terme de « Jedi » (jidai). Dans ces films, comme dans Star Wars, le héros est un guerrier solitaire (souvent un rônin), sans attache (Luke n’a ni famille ni véritables amis, ou bien les a perdus), mu par un code d’honneur aux règles strictes (le bushido d’un côté, le code Jedi de l’autre), muni d’une longue épée légère et maniable (le katana d’un côté, le sabre laser de l’autre), portant des vêtements légers (la toge Jedi, notamment celle d’Obi-Wan, étant directement inspirée du kimono), et dont la maîtrise de soi est la principale vertu. Ajoutons à cela le design hautement japonisant de l’armure de Dark Vador, dont le casque n’est autre qu’un kabuto (casque traditionnel du samouraï japonais) légèrement lifté, pour achever ce comparatif visuel et structurel.

Mais le plus intéressant se trouve dans la relation maître-disciple que Kurosawa et Lucas mettent en scène, autour d’une spiritualité analogue influencée par le bouddhisme zen. Le zen est une pratique bouddhiste consistant à méditer en position assise, pour faire le vide et unifier sa conscience avec l’instant présent. N’est-ce pas là exactement ce qu’incarne Maître Yoda ? Yoda répète à Luke de ne pas vivre tourné vers l’horizon, mais dans le présent ; de faire le vide, de se débarrasser de toute attache matérielle et de tout sentiment tirant la conscience vers l’extérieur, pour faire l’expérience d’un Tout unifié dans la conscience, c’est-à-dire communier avec la Force ; d’accepter les échecs et la souffrance pour mieux les dépasser. L’enseignement de Yoda n’est en rien différent de celui du bouddhisme zen, et c’est de lui que les personnages les plus vénérables tirent leur sagesse dans Star Wars comme dans les films de Kurosawa.

« Personne par la guerre ne devient grand », dit-il dans L’Empire contre-attaque. Comment ne pas penser au Ran de Kurosawa, inspiré du Roi Lear de Shakespeare, où les ambitieux s’enlisent dans des batailles jusqu’à en devenir misérables et pathétiques ?

Dans Star Wars comme dans le cinéma de Kurosawa, l’héroïsme passe par un apprentissage de la sagesse et non par une bravoure au combat. Dans la plupart des grands films du Japonais, cet apprentissage passe par une relation maître-élève : La Légende du grand judo, L’Ange ivre, Chien enragé, et bien sûr Les Sept Samouraïs, Barberousse, Dersou Ouzala, ou encore Vivre et Madadayo. Dans tous ces films, et comme dans Star Wars, la transmission n’est pas théorique, par la lecture de livres ou l’apprentissage de préceptes (comme le souligne à merveille Les Derniers Jedi), mais par l’expérience accumulée au fil des aventures (Luke achève sa formation en allant combattre Vador, et non en restant sur Dagobah ; de même qu’Anakin devient Vador en tuant Windu, figure emblématique du code Jedi).

La relation avec le maître, dans Star Wars, va au-delà du monde physique puisque la communication est encore possible dans l’au-delà, grâce aux « fantômes » de la Force par lesquels Obi-Wan et Yoda se manifestent. Là aussi, on peut penser à Kagemusha de Kurosawa, où un imposteur prend la place de l’empereur à sa mort, lequel continue de le hanter et dont la présence se fait encore sentir ; il semble toujours « là », quelque part, comme s’il manipulait un nouveau pantin depuis l’au-delà. De quoi nous interroger sur le traitement que L’Ascension des Skywalker réservera à la figure spectrale de Dark Sidious…

Les personnages de Kurosawa sont tous des chevaliers Jedi, d’une certaine façon. Visuellement déjà, pour certains, mais spirituellement surtout, pour la plupart. Par la relation avec la figure paternelle, l’apprentissage de la maîtrise de soi et l’acceptation de la perte et du détachement, les héros du cinéaste japonais sont, à l’image de celui incarné par Setsuko Hara dans Je ne regrette rien de ma jeunesse, des esprits forts et entêtés, prêts à tout sacrifier pour échapper à leur condition souvent précaire (ou source de malheur) et persévérer dans leur être. Se détacher de tout (le deuil de Tatooine), épouser une forme de solitude existentielle (l’exil sur Dagobah) pour apprendre l’humilité et communier avec le Tout (l’apprentissage de la Force), et ainsi prendre sa vie en main, surmonter les obstacles et finalement donner un sens à sa vie : tel serait aussi bien le credo du héros kurosawaien que du chevalier Jedi.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les liens entre l’œuvre du maître japonais et l’univers transgénérationnel de l’Américain, le but n’étant pas ici d’être exhaustif, mais plutôt de lancer des pistes de réflexion, car les parallèles sont évidents. Pour les cent ans de la naissance d’Akira Kurosawa, la série animée The Clone Wars dédia un épisode à sa mémoire, proposant une aventure dont le récit était directement inspiré de celui des Sept Samouraïs. Récemment, l’épisode 4 de The Mandalorian faisait lui aussi référence au chef-d’œuvre de Kurosawa, en réadaptant une fois de plus cette histoire de villageois en proie à des pillards, et que des chasseurs de primes vont secourir. Mythologique, le cinéma de Kurosawa n’a pas fini de résonner dans une culture populaire en manque d’inspiration pour accoucher de nouveaux grands héros, de nouveaux grands récits initiatiques. Des légendes qui n’ont jamais été aussi puissantes que dans ce cinéma du soleil levant que George Lucas a su, quoi qu’on dise, admirablement et intelligemment se réapproprier.

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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