The Mastermind – La lente dérive d’un braqueur de pacotille

Après le western (La Dernière piste, First Cow), Kelly Reichardt s’emploie à déconstruire le film de braquage. Le casse, loufoque, est vite expédié, laissant la place à la longue dérive de notre gangster de pacotille. Une cavale au rythme lent, parfois trop, mais dont les riches saveurs se révèlent après coup. Dans la continuité de l’œuvre de cette cinéaste adepte du « presque rien ».

Catégorie : film de casse

La filmographie de Kelly Reichardt se divise en deux catégories. D’une part, des films minimalistes, contemplatifs, où il ne se passe rien ou presque : ce sont Wendy et Lucy, Old Joy, Showing Up. D’autre part, des films comportant plus d’action, souvent pensés comme des déconstructions de films de genre : ce sont River of Grass, Night Moves, La Dernière piste, First Cow. Le dernier opus de la réalisatrice américaine entre dans cette seconde catégorie. Le genre visé cette fois : le film de braquage.

Dans les grandes lignes, rien de neuf : le vol réussit, mais c’est après que les choses se gâtent. Nombre de films de casse suivent ce schéma narratif. Citons, entre autres, Le Cercle rouge de Melville, Quand la ville dort de John Huston (deux influences revendiquées par Kelly Reichardt), Du Rififi chez les hommes de Jules Dassin ou le plus récent Le Braquage du siècle d’Ariel Winograd.

Trois subversions du genre

Le premier pas de côté réside dans le héros. Un type parfaitement ordinaire, qui utilise les collants de sa femme en guise de cagoules avant de lui faire confectionner les housses des quatre tableaux à la machine à coudre, qui reçoit ses acolytes dans son sous-sol alors que ses enfants ou leur mère peuvent surgir à tout moment, qui va ouvrir la porte du garage en caleçon, qui va manger chez ses parents régulièrement comme tout bon fiston américain. A simple man, comme aiment les mettre en scène le cinéma états-unien, de Capra à Hitchcock – qui déclara que ce qu’il aimait chez James Stewart c’est qu’il était une parfaite incarnation de M. Tout-le-monde. Il est au chômage, gère donc le foyer quand madame travaille : pas exactement le prototype du gangster viril à la Gabin, Delon, Lancaster ou Mitchum. On n’en attendait pas moins de Kelly Reichardt.

Le deuxième décalage, c’est le braquage. Loufoque à souhait : des « cagoules » enfilées au beau milieu du musée alors que n’importe qui peut entrer dans la salle où sont exposées les Arthur Dove, jusqu’au gardien que rien ne réveille, en passant par le chauffeur qui se défile le matin même et par le vigile qu’il faut castagner pour s’en débarrasser, c’est un cas d’école de Pieds Nickelés. Heureusement que le jeune Noir avait pris un (faux ?) flingue car la voiture que conduisait JB était bloquée par une autre, conduite par une adolescente. Voilà l’inconvénient des longues berlines américaines, aujourd’hui passées de mode… Kelly Reichardt a d’ailleurs expliqué avoir choisi pour son histoire les années 70 par goût de ces véhicules à rallonge. L’autre raison de ce choix temporel ? Un coup aussi bancal pouvait réussir à l’époque car les tableaux étaient beaucoup moins protégés qu’aujourd’hui. Pas sûr, objectera-t-on, qu’il serait vraiment irréaliste aujourd’hui, lorsqu’on voit comment furent volés des bijoux au Louvre récemment… La reconstitution est de qualité, crédible sans pourtant recourir à la pellicule. Un choix qui évite d’ancrer le film dans le passé.

Pour exprimer le caractère grotesque de son casse, Kelly Reichardt parsème l’action de nombreux détails insolites : une jeune fille qui déambule dans le musée en soliloquant mystérieusement en français, une manivelle qu’il faut tourner pour ouvrir le coffre, un gamin qui vomit dans la voiture de JB quand celui-ci s’apprêtait à aller boire un coup avec son complice. Dès lors, les quelques invariants du genre, comme la voiture de flics qui vient stationner à côté de celle de JB, vidés de leur suspenses, acquièrent une tonalité ironique.

Le troisième écart par rapport aux classiques du genre tient à la construction du film. La préparation du coup et son exécution sont expédiés en une demi-heure environ. A comparer avec les œuvres citées ci-dessus, pour lesquels ces deux phases occupent près des trois quarts du récit. Ce qui intéresse Kelly Reichardt, c’est l’après : la lente dérive de cet homme aux abois. Ainsi, là où Le Cercle rouge et Du Rififi chez les hommes, montraient d’une façon clinique (et inoubliable !) le déroulé du braquage, c’est ici la scène de mise à l’abri des tableaux dans une grange qui est étirée longuement. Il faut retirer les tableaux de la caisse pour qu’elle ne soit pas trop lourde à monter à l’échelle, les monter ensuite deux par deux, puis monter la caisse vide, enfin remettre chaque tableau dans l’habitacle. Avec un détail, là encore insolite : ce cochon noir au fond de la grange qui grogne dans l’obscurité. Christopher Blauvelt, le chef opérateur du film, a déclaré dans une interview à la revue Positif que c’était le plan dont il était le plus fier. A juste titre.

Un homme aveugle

Si ce qui caractérise un « mastermind » est de tout prévoir, JB n’en est vraiment pas un. Ce n’est pas un hasard si, alors qu’il range ses tableaux, l’échelle tombe, l’obligeant à sauter et à se salir. Auparavant, il avait pensé déposer tranquillement ses enfants à l’école… sauf qu’elle était exceptionnellement fermée ce jour-là. Le type d’obstacle dérisoire qui tranche avec les très sérieux imprévus qui viennent d’ordinaire perturber la mécanique d’un casse.

Son coup n’est pas si mal pensé puisqu’il réussira, mais lorsque ses complices lui demandent comment il compte faire pour écouler les quatre tableaux de l’artiste Arthur Dove, James Blaine Mooney reste évasif. Et pour cause : il n’a probablement rien de très précis en tête. Il y a aussi cette tête brûlée sur laquelle il s’appuie, n’écoutant pas les mises en garde de ses complices quant à ce jeune Noir – qui, en effet, le balancera. Résultat, le lendemain, deux flics sont chez lui. Peu après, c’est une bande de malfrats mis sur le coup par un autre de ses complices (tout droit sortis d’un film des frères Coen), qui lui mettra la main dessus afin de récupérer le magot en deux trois mouvements, contrastant avec le caractère fastidieux de la longue scène de planque des œuvres d’art.

Tel est le grand défaut de notre anti-héros : il a des œillères, suivant son plan sans déchiffrer les signes qui lui sont envoyés – le grognement du cochon noir dans la grange alors qu’il cache ses tableaux peut aussi être déchiffré comme une menace latente. Cette cécité s’étend à son environnement politique. La guerre du Vietnam occupe l’actualité, nous parvenant à travers la télévision, la radio (qu’une autostoppeuse coupe d’autorité sans susciter de réaction à l’avant de la voiture), des affiches militantes au mur, le journal (dont JB ignore la rubrique consacrée à cette guerre).

Et, enfin, une manifestation : c’est ce qui, ironiquement, mettra fin à la cavale de notre gangster de pacotille. Il venait d’agresser une petite vieille, avait enfin en poche de quoi franchir la frontière et un faux passeport crédible, lorsqu’il se perd dans la foule scandant des slogans. Le voilà jeté dans un fourgon. Un clin d’œil à la fameuse scène des Temps modernes, où Charlot, échappé de l’usine, se retrouve, ramassant un drapeau, identifié comme meneur des syndicalistes ? Possible. Voilà en tout cas une délicieuse façon de clore le film.

Une scène exprimait bien le manque d’ouverture de JB : un panoramique circulaire, à 360°, dans la chambre d’hôtel qu’il occupe à Cincinatti. La caméra montre la télé évoquant le Cambodge sous les bombes alors que nous parviennent les échos d’une manifestation au dehors. Le panoramique s’achève sur les chemises de JB suspendues à la fenêtre : ce qui lui importe, c’est de se choisir la bonne, point. Le film n’est pas pour autant manichéen : on peut comprendre qu’un homme traqué soit centré sur lui-même. La cause de sa chute n’en réside pas moins là : cette vision panoramique à 360°, c’est ce qui manque à James, l’empêchant de considérer tous les aspects d’une situation.

N’ayant pas su tout prévoir, Mooney est constamment contraint d’improviser. La musique, ici, sert admirablement le propos : le plus souvent un solo de batterie jazz, faisant ressentir le caractère sans cesse sur le fil du destin de JB. Kelly Reichardt renoue ici avec la musique qu’elle avait choisie pour River of Grass, où il était question d’un équilibre perpétuellement instable. Aucune autre musique que le jazz ne fait ainsi ressentir l’éphémère, la fragilité, le poids de l’instant présent. Comme le faisait Melville dans Le Samouraï, Kelly Reichardt choisit de souligner les scènes plus quotidiennes de JB par une trompette aux accents bluesy, ce qui fonctionne également, malgré le jeu parfois cliché du musicien.

Un irresponsable

Cette étanchéité à tout ce qui n’est pas sa survie rend JB inconséquent. Le jour du braquage, il abandonne ses deux fils particulièrement turbulents à l’entrée d’un centre commercial avec de l’argent en leur enjoignant de ne pas « faire de bêtises ». Le résultat sera vomi par terre juste après le casse. Plus loin, il emmène son fils au rendez-vous avec son complice, ce qui vaudra au gamin le traumatisme probable d’avoir vu son père kidnappé. Mais surtout, ne rien dire à sa mère ! Le petit Tom s’annonce moins tranquille que son père : la première scène, au musée, où il expose une énigme incompréhensible, nous le fait ressentir comme un surdoué, avant qu’il fasse preuve d’une détermination à toute épreuve en s’enfermant dans sa chambre, réagissant en adulte – « vous ne pouvez pas m’obliger à vous suivre » lâche-t-il à son père qui a dégondé la porte, sans se départir de sa nonchalance, casque sur les oreilles.

L’enfant, c’est plutôt JB. S’il peut monter son coup, c’est grâce aux deniers de sa mère, à qui il raconte un bobard. S’il s’en sort, c’est en mentionnant le nom de son père, juge respecté dans cette petite ville du Massachusetts. Celui-ci l’infantilise d’ailleurs, en lui faisant la morale quant à sa façon de gérer sa carrière de menuisier. A la fin de sa cavale, à court d’argent, il en viendra à supplier sa femme (Alana Haim, appréciée dans le savoureux Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson), celle-ci incarnant la figure de l’adulte responsable, en opposition à notre braqueur défaillant.

L’épisode chez Fred, le grand copain de JB, raconte aussi cette irresponsabilité. Mooney, flatté par les propos enthousiastes de son copain qui salue son audace, ne réalise absolument pas que, recherché par la police, il met le couple en danger. Il faudra que la femme de son ami lui mette les points sur les « i ». Le regard sombre qu’il lui jette en partant indique qu’il n’a pas vraiment compris cette décision.

Un homme seul

Dès l’incipit, la solitude de JB est soulignée : il apparaît coupé des siens par le cadrage des scènes au musée. Détail significatif : alors qu’il a subtilisé une statuette dans une vitrine, l’apprenti braqueur s’arrête pour refaire ses lacets devant le gardien. Une façon de tester le vigile sans doute, mais aussi, pour Kelly Reichardt, un moyen de l’isoler de sa famille déjà sortie du musée. Du côté de ses complices, c’est pire : aucun n’est solidaire – ils veulent seulement lui soutirer un maximum d’argent. Le premier couple d’amis chez qui il se réfugie le met rapidement dehors, le second a quitté les lieux. JB n’a plus que sa famille, inaccessible. Malgré tous ses travers, on éprouve pour lui une certaine empathie. Le jeu dépouillé de Josh O’Connor n’y est sans doute pas pour rien. La scène où il suspend l’un des Dove au mur de son salon, rêvant d’être devenu quelqu’un qui a réussi, suscite une certaine émotion.

Mais si James est seul, c’est aussi en raison de son esprit individualiste : lorsque son copain Fred lui suggère de passer au Canada où une communauté de marginaux pourrait l’accueillir (« drogués, antimilitaristes, anars… que des gens bien » !), JB décline car il ne se sent pas de rejoindre un quelconque collectif. Notre homme n’a guère l’esprit d’équipe, ce qui est, sans doute aussi, l’une des raisons de l’échec de son aventure.

Ce sentiment de solitude incite Kelly Reichardt à privilégier les plans sombres, ici finement travaillés : lorsqu’il cache ses tableaux, lorsqu’il voyage en bus, dans la scène où il échange avec la femme de Fred… Cette semi-obscurité traduit picturalement l’état psychologique du héros.

Combustion lente

On le voit, le « Cerveau » annoncé n’est pas de tout premier ordre, rendant le titre du film assez ironique. The Mastermind, c’est un peu le casse dans sa version médiocre. Comme toujours, Kelly Reichardt se refuse au spectaculaire, afin d’orienter notre regard sur autre chose : le sous-texte, on l’a dit, mais aussi des détails contenus dans le plan, tels cette affiche grand format montrant une route qui se fond dans le paysage ou ces baskets suspendues à un fil. On pense parfois au cinéma de Jim Jarmush, également méticuleux dans la composition de ses plans.

Il résulte de ce parti pris une expérience de visionnage parfois ardue, lorsque l’étirement des scènes peine à faire sens : c’est le cas notamment de la première conversation chez Fred, puis de la scène nocturne où JB, sur la terrasse, finit par rentrer pour prendre la dernière bière au frigo (autre détail montrant son égocentrisme). De quoi placer ce Mastermind un peu en-dessous du stimulant River of grass, auquel il semble répondre, jusque dans sa pirouette finale. On trouve aussi dans cet ultime opus de Reichardt des traces de Night moves (l’attentat de ces écoterroristes fonctionne mais c’est « l’après » qui intéresse la cinéaste, la lente dérive du héros comme ici), de First Cow (même idée d’arnaque croquignolesque qui finit mal), de Old Joy (pour le sous-texte politique diffusé par les médias) et de Showing Up (avec le sujet de l’art moderne). Une cohérence qui ne fait qu’ajouter à l’attrait que suscite cette réalisatrice décidément singulière. Comme ceux de Jarmush – ou de Satyajit Ray -, les films de Kelly Reichardt, souvent décevants de prime abord, ne diffusent leurs saveurs qu’avec le recul. Délicat et précieux.

A lire aussi, la critique plus négative de Rémy Fiers, rédigée au moment du FNC Montréal 2025 : https://www.lemagducine.fr/festivals/fnc-montreal-2025-the-mastermind-kelly-reichardt-critique-film-festival-10078891/

🎬 Bande-annonce : The Mastermind

Fiche technique — The Mastermind

Réalisation : Kelly Reichardt
Scénario : Kelly Reichardt
Interprètes :
Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro, Hope Davis, Bill Camp, Gaby Hoffmann, Eli Gelb, Cole Doman, Javion Allen, Juan Carlos Hernandez, Amanda Plummer, Rhenzy Feliz,Jean Zarzour, Margot Anderson‑Song
Photographie : Christopher Blauvelt
Montage : Kelly Reichardt
Producteurs : Neil Kopp, Vincent Savino, Anish Savjani
Sociétés de production : FilmScience, MUBI
Pays de production : États‑Unis
Société de distribution : Condor Distribution
Durée : 1h50
Genre : Drame, Policier
Date de sortie : 4 février 2026
Sélection : Compétition officielle — Festival de Cannes 2025
Récompenses : 2 nominations

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3.8

Festival

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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