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Alain Delon, la grâce sensuelle et féline d’un samouraï

C’est le dimanche 19 mai qu’Alain Delon a reçu une Palme d’honneur des mains de sa fille Anouchka lors d’une séance spéciale. L’acteur qui a joué pour Luchino Visconti et René Clément a enfin été récompensé par les instances du Festival de Cannes.

Il est régulièrement l’objet de moqueries. On se souvient de la fausse lettre lue par Coluche à la cérémonie des Césars en 1985 (« Après avoir été longtemps contre l’immigration, je me retrouve moi-même dans la situation d’immigré… à Lausanne »), ou de sa marionnette dans Les Guignols de l’info, sur Canal +, parlant d’elle-même à la troisième personne à la façon d’un Jules César. D’ailleurs, ce n’est pas sans humour qu’Alain Delon, se retrouvant à incarner Jules César dans Astérix aux Jeux Olympiques, de Frédéric Forestier et Thomas Langmann, va naturellement parler de Delon à la troisième personne.
La personnalité d’Alain Delon est aussi très contestée. Ainsi, à l’annonce de cette Palme d’honneur, une pétition est partie du groupe militant américain Women in Hollywood, visant à faire annuler cette distinction.

Romy Schneider, René Clément et Jean-Paul Belmondo

Quoi que l’on pense d’Alain Delon, force est de constater que, par sa filmographie impressionnante et par sa beauté devenue iconique, il a marqué d’une façon indélébile l’histoire cinématographique de ces 60 dernières années. Car c’est à la fin des années 50, après trois années passées dans la Marine nationale dans ce qui était encore l’Indochine, qu’Alain Delon se retrouve propulsé acteur de second rôle (grâce à quelques maîtresses, d’après la légende entretenue par Delon lui-même…).
En 1958, Alain Delon entre dans la catégorie que l’on n’appelait pas encore « people » en ayant une liaison avec l’actrice autrichienne Romy Schneider, qu’il a rencontrée sur le tournage du film Christine, de Pierre Gaspard-Huit et qui, grâce à la série des Sissi, est bien plus célèbre que lui.
La carrière d’Alain Delon débutera véritablement deux ans plus tard lorsqu’il interprétera le rôle de Tom Ripley dans Plein Soleil, de René Clément, d’après un roman de Patricia Highsmith. L’acteur impose alors sa beauté éclatante, son magnétisme, sa sensualité. Il parvient à jouer sur deux registres en même temps, la beauté extérieure qu’il magnifie par un érotisme à peine latent, et la noirceur intérieure. Ripley/Delon agit un peu comme un trou noir, attirant inévitablement les regards et les corps pour mieux les perdre.

Plein Soleil : bande annonce

Ce film va à la fois assurer le succès de la carrière d’Alain Delon et lui fermer une porte, celle d’une Nouvelle-Vague qui porte aux nues un acteur longtemps érigé en rival du comédien : Jean-Paul Belmondo. Il lui faudra attendre 1990 pour tourner sous la direction de Jean-Luc Godard, et jamais il ne tournera pour Truffaut ou Chabrol, par exemple.
Quant au conflit entre les deux acteurs, il est bien réel. Le film Borsalino, le premier (et le meilleur) à réunir les deux vedettes, s’est terminé devant les tribunaux. Les signes d’amitié se multiplient devant les photographes, mais les propos sont plus francs. Dans un entretien avec Samuel Blumenfeld pour le quotidien Le Monde le 21 septembre 2018, il affirme que Belmondo est un comédien, ayant suivi une formation idoine dans des écoles pour comédiens, alors que lui est un acteur : il n’interprète pas, il « vit » ses rôles (de fait, Alain Delon n’a jamais fait d’école d’interprétation).

Équilibre entre deux cinémas

Plein Soleil connaîtra un succès immense (sauf auprès de La Nouvelle-Vague et de ceux qui en sont proches, qui vont décider unilatéralement de rejeter le cinéma de René Clément). En un film, Delon a acquis le statut de star et de sex-symbol. Le rôle de Ripley lui ouvre les portes du cinéma occidental. Il va tourner avec Luchino Visconti, dans Rocco et ses frères. En grand esthète, le cinéaste italien saura magnifiquement exploiter la beauté de statue grecque de l’acteur et construira autour de lui une tragédie sociale d’une rare puissance. Trois ans plus tard, Delon incarnera, toujours chez Visconti, l’avenir et le renouveau possible de l’aristocratie sicilienne dans Le Guépard. Entretemps, il s’implantera encore mieux dans la péninsule en jouant chez Michelangelo Antonioni (L’Eclipse), mais aussi dans du cinéma populaire français avec Mélodie en sous-sol, d’Henri Verneuil, qui lui permet de jouer auprès de son idole Jean Gabin.

L’Eclipse : bande annonce

Alain Delon va ainsi représenter un équilibre admirable entre cinéma d’auteur exigeant (il tournera encore sous la direction de René Clément, mais aussi d’Alain Cavalier) et cinéma populaire. Dans les deux cas, c’est sa beauté froide, sa façon distante de jouer qui attire les cinéastes. Cette apparence distance colle magnifiquement à l’esthétique et la thématique d’Antonioni par exemple, mais cela correspond aussi au genre de mauvais garçon qu’il est souvent amené à interpréter dans de plus en plus de films policiers.

Le Samouraï, ou l’apogée de la reconnaissance publique et critique

A la croisée des deux catégories du cinéma d’auteur et du polar plus populaire, se trouvait alors la figure de Jean-Pierre Melville. L’acteur jouera trois fois pour le réalisateur, mais avant Le Cercle Rouge et Un Flic, c’est essentiellement Le Samouraï qui constituera un jalon essentiel dans la carrière d’Alain Delon. Le film aura un retentissement mondial (il est possible d’y voir l’influence majeure du film Ghost Dog, de Jarmusch, et John Woo lui-même avoue s’en être inspiré pour faire The Killer), mais surtout il impose la figure du solitaire maudit, protagoniste d’une tragédie qui va inexorablement l’emporter. Losey s’en souviendra, quasiment dix ans plus tard, lorsqu’il choisira Delon pour incarner Monsieur Klein, autre solitaire broyé par une machine infernale.

Le Samouraï : bande annonce

Alain Delon est alors parfaitement conscient du phénomène médiatique dont il est le centre, et en joue très bien. C’est ainsi qu’il imposera Romy Schneider, son ancienne fiancée, à la place de Monica Vitti qui était initialement prévue pour le rôle principal de La Piscine ; Delon avait très bien compris que cela donnerait au film de Jacques Deray un retentissement médiatique important. De même, l’acteur capitalisera sa popularité au Japon en tournant auprès de Toshiro Mifune, l’ancien acteur fétiche d’Akira Kurosawa, dans Soleil Rouge.

Le déclin et le retrait

L’âge aidant, le rôle du jeune séducteur troublant et débordant de sensualité devient de moins en moins crédible ; La Veuve Couderc, de Pierre Granier-Deferre, d’après le roman de Georges Simenon, est sans doute une des dernières, voire la dernière apparition de Delon dans ce type de rôle. L’acteur va continuer, pendant les années 70, de tourner auprès de grands noms du cinéma comme Joseph Losey ou Jean-Pierre Melville, mais l’équilibre entretenu dans la décennie précédente se rompt. Delon va jouer de plus en plus dans des films populaires (films policiers, films d’action ou d’aventures, ou même mélodrames) dont la qualité n’est pas toujours évidente. Certains rôles, associés à des prises de position politiques nettement affirmées, va renforcer l’image d’un Alain Delon réactionnaire.

La Veuve Couderc : bande annonce

Les années 80 voient le déclin de Delon comme acteur, aussi bien par le nombre de films que par la qualité de ceux-ci. A part un passage chez Volker Schlöndorff (Un Amour de Swann) et Bertrand Blier (Notre Histoire, pour lequel il récoltera le César du meilleur acteur en 1985, d’où la lettre sarcastique de Coluche), le reste n’est constitué que de polars sans grande ambition artistique, même lorsque l’acteur s’improvise réalisateur à deux reprises (Pour la Peau d’un flic et Le Battant). Son retrait progressif du monde cinématographique français va se concrétiser par son départ pour la Suisse.
Par la suite, malgré diverses tentatives de se rallier soit les critiques (en jouant avec Jean-Luc Godard pour Nouvelle Vague) soit le grand public (Le Retour de Casanova ou Une chance sur deux, dans lequel il retrouve Jean-Paul Belmondo), la rupture paraît consumée. L’acteur va être réduit à des apparitions de « guest star ». Le comble du ridicule est sans doute atteint par le film Le Jour et la nuit, réalisé par Bernard-Henri Levy, qualifié par Les Cahiers du Cinéma de « plus mauvais film français depuis 1945 ».

« On n’est pas obligé d’être en accord avec moi. Mais il y a une chose au monde dont je suis sûr, dont je suis fier, vraiment, une seule, c’est ma carrière »

a déclaré Alain Delon en ce 19 mai, lors de cette cérémonie d’hommage. Il a là-dessus amplement raison, tant il est difficile de trouver d’acteur ayant tourné avec autant de cinéastes majeurs de ces six dernières décennies, le tout ayant donné une filmographie certes inégale mais fourmillant de chefs-d’œuvre et de films désormais classiques du cinéma mondial.

Rédacteur LeMagduCiné