Rocco et ses frères, un film de Luchino Visconti : critique

Entre film choral et portrait social de l’Italie des années 60, Luchino Visconti signe avec Rocco et ses frères un chef d’œuvre aux accents de tragédie antique.

Synopsis : la famille Parondi fuit le Sud de l’Italie et débarque à Milan. Autour de la mamma, on trouvera Vincenzo, qui va se marier avec Ginetta, Simone qui va devenir boxeur, Rocco, Ciro et Luca.

L’année 1960 fut vraiment une année bénie pour le cinéma italien. Le jury du festival de Cannes, sous la direction de Georges Simenon, attribua le Prix spécial à L’Avventura, de Michelangelo Antonioni, et la Palme d’or à La Dolce Vita, tandis que la Mostra de Venise décerna son Prix Spécial du Jury à Rocco et ses frères. Ces différents films, tous devenus des classiques incontournables du cinéma transalpin, montrent que nous sommes à une époque charnière, où l’arrivée d’Antonioni marque une sorte de Nouvelle Vague à l’Italienne (qui sera d’ailleurs mal comprise à sa sortie).

L’ancien monde et la modernité

C’est justement ce thème qui paraît central dans le cinéma de Visconti en général. Le cinéaste aime s’attacher à montrer la transition entre un monde ancien déclinant et un monde moderne qui écrase tout sur son passage. Et Rocco et ses frères est un film emblématique sur ce sujet-là.

L’ouverture du film est, à ce titre, très significative. Dans le bus, la mère Parondi essaie de comprendre comment fonctionnent les transports en commun pendant que ses fils s’extasient devant les vitrines et les enseignes des magasins. Alors qu’ils semblent tous unis, on devine déjà les lignes de fractures qui se dessinent.

La fracture, elle est d’abord et avant tout entre le Nord et le Sud de l’Italie. En ce début d’années 60, le Sud est extrêmement pauvre, la vie y est difficile et le progrès n’a pas encore atteint ces contrées arides. Milan, au contraire, est la ville moderne par excellence, et la caméra de Visconti ne cesse de s’attarder sur les innombrables chantiers de construction, les usines, les industries qui fleurissent tout autour des personnages. Le Nord est synonyme de travail, d’argent plus ou moins facile, de loisirs, etc. Mais tout cela a un prix : cette modernisation rapide entraîne un abandon des traditions et un isolement des habitants. En arrivant à Milan, la famille Parondi est condamnée à éclater, à s’atomiser. C’est en cela que le film est une tragédie : on va suivre pendant un peu moins de trois heures le déroulement inéluctable de l’éclatement d’une famille.

Rocco sera le seul, finalement, à rester attaché au Sud et à ses traditions. Lui seul parle encore le dialecte et son rêve reste de revenir habiter dans la province d’origine dont il garde le souvenir ému d’une sorte de paradis.

Cependant, on devine facilement que ce rêve ne sera pas réalisable. En permanence, les horizons sont bouchés, les lignes de fuites ou les perspectives sont rompues. Il y a toujours un immeuble, un mur, du béton pour emprisonner les personnages. Les cadrages savamment travaillés par Visconti enferment la famille Parondi dans la ville et coupent toute espérance. Les nombreux plans en plongée écrasent les personnages. Comme dans une tragédie (et Visconti avait avoué s’inspirer des tragédies grecques pour faire son film), une sorte de fatalité s’abat sur eux.

La confrontation de deux frères

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En 1960, on n’appelait pas encore cela un film choral. Pourtant, Rocco et ses frères peut s’apparenter à ce genre, puisque la narration va suivre chacun des frères un par un, depuis l’aîné Vincenzo jusqu’au benjamin Luca. Mais le film va surtout se pencher sur l’opposition entre Simone (Renato Salvatori, qui tient là le rôle de sa vie, extraordinairement bestial et pitoyable) et Rocco (Alain Delon, marmoréen, splendide et divin comme une statue grecque), en un jeu savamment construit de vases communicants. Simone, le voleur, le petit truand, face à Rocco le Saint. L’un abandonnera la boxe, obligeant l’autre à prendre sa place. L’un va s’enfoncer dans la bestialité alors que l’autre s’efforcera à s’élever spirituellement.

Mais l’opposition la plus marquée tournera autour du personnage de Nadia (Annie Girardot), la prostituée qui ne vit qu’une petite aventure avec Simone, devenue une femme follement amoureuse de Rocco.

Le titre est significatif : c’est principalement autour du personnage incarné par Delon que la tragédie se noue. C’est lui le personnage tragique du film, celui qui perd tout, petit à petit. Constamment, Rocco va se sacrifier pour sauver la famille, étant encore le seul à croire qu’il y a quelque chose à sauver, le seul à penser que l’on peut aller contre la fatalité. Et alors que la famille se réunit à nouveau à la fin dans un semblant de bonheur, on comprend que ce n’est qu’un trompe-l’œil, une illusion qui s’effondre vite. La famille est détruite, les rêves sont brisés.

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une condamnation de la modernité. Le discours final de Ciro est, là-dessus, dénué de la moindre ambiguïté. Il s’agit simplement d’une transposition de l’univers de la tragédie antique dans le cadre du l’Italie de ce début d’années 60. Visconti est un témoin de son temps, il rend compte des troubles de son pays, comme il l’avait déjà fait dans Ossessione ou Bellissima. Et, ce faisant, il signe un de ses plus grands films, d’une intensité dramatique remarquable, et nous donne quelques scènes terribles (dont une scène de viol qui, encore de nos jours, est d’une violence inouïe).

Rocco et ses frères : Bande annonce

Rocco et ses frères : Fiche Technique

Titre original : Rocco e i suoi fratelli
Réalisateur : Luchino Visconti
Scénario : Suso Cecchi D’Amico, Pasquale Festa Campanile, Massimo Franciosa, Enrico Medioli et Luchino Visconti
D’après le roman Il ponte della Ghisolfa, de Giovanni Testori
Interprètes : Alain Delon (Rocco), Renato Salvatori (Simone), Annie Girardot (Nadia), Claudia Cardinale (Ginetta), Paolo Stoppa (Cerri), Roger Hanin (Morini), Katina Paxinou (Rosaria, la mère), Max Cartier (Ciro), Rocco Vidolazzi (Luca), Spiros Focas (Vincenzo).
Directeur de la photographie : Giuseppe Rotunno
Montage : Mario Serandrei
Musique : Nino Rota
Producteur : Goffredo Lombardo
Sociétés de production : Titanus, Les Films Marceau
Société de distribution : Manenti Film
Genre : drame
Récompenses : Lion d ‘Argent et Prix Spécial du Jury, Venise 1960
Date de sortie en France : 10 mars 1961
Durée : 175 minutes

Italie – 1960

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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