« Modernités de Charlie Chaplin » : un cinéaste au croisement des arts

La collection « Caméras subjectives » des éditions Les Impressions nouvelles accueille l’excellent ouvrage collectif Modernités de Charlie Chaplin, placé sous la direction de José Moure et Claire Lebossé.

Il vient du music-hall et en a gardé une science du rythme et de la gestuelle. Il se caractérise par un accoutrement antinomique, mi-distingué mi-pathétique, en partie trop large en partie trop serré. Charlie Chaplin apparaît comme la première star internationale de l’histoire du cinéma. On le trouve derrière et devant la caméra, exploitant tous les ressorts comiques, se confondant avec le personnage de Charlot, capable d’irriguer ses films de propos sociaux ou politiques (Les Temps modernes ou Le Dictateur par exemple), clerc en grimages, en déguisements, bref en métamorphoses de toutes sortes. Les auteurs de Modernités de Charlie Chaplin rappellent, en sus de toutes ces considérations, que l’homme prenait l’art très au sérieux, qu’il a tôt été « transculturé », ce qui s’explique notamment par la fascination qu’il a exercée sur des courants artistiques aussi divers que le dadaïsme, le surréalisme ou la littérature « nouveau style » d’Henri Michaux.

Ainsi, des artistes, écrivains et intellectuels d’avant-garde tels que Louis Aragon, Walter Benjamin, Alexandre Rodchenko (et les constructivistes plus généralement), Fernand Léger, Pablo Picasso ou encore Robert Desnos se sont penchés sur l’artiste Chaplin et son alter ego Charlot. Tous se sont appropriés ce personnage magnétique, dans lequel se versent toutes leurs lubies, devenu au fil du temps une inspiration iconographique et littéraire quasi inépuisable. Comme son titre l’indique à demi-mot, Modernités de Charlie Chaplin entreprend de déconstruire le dialogue établi entre la dualité Chaplin/Charlot et les avant-gardes artistiques qui l’ont érigée en modèle et/ou en objet de déclinaison artistique. Mécanisant ses gestes jusqu’à se confondre avec la machine, subvertissant les codes et les objets, appréhendant son apparence selon une plasticité confondante, Charlie Chaplin s’est révélé suffisamment étonnant, profond et transversal pour être embrassé par des mouvements artistiques qui se reconnaissaient en lui jusqu’à en usurper le nom – on songe évidemment aux dadaïstes.

Que l’on évoque la tension qu’il instille entre le machinique et l’organique, l’universalité de son œuvre, le style propre qu’il s’est forgé (et qui a influencé des monstres sacrés du septième art tels que Tati ou Renoir) ou encore son incomparable capacité à détourner des objets a priori anodins ou à se camoufler, Charlie Chaplin a creusé un sillon si profond que des mouvements artistiques entiers ont ensuite pu s’y engouffrer. Ces influences, croisées ou à sens unique, forment le cœur battant de Modernités de Charlie Chaplin et se trouvent problématisés dans des textes étayés et très documentés. En sous-texte, évidemment, transparaît toute la richesse du cinéma chaplinesque, inventif, poétique, à la fois populaire et sophistiqué, gestuel et engagé. José Moure, Claire Lebossé et leurs coauteurs permettent une relecture savante et multidimensionnelle d’un artiste/personnage dont l’empreinte demeure aujourd’hui encore prégnante.

Modernités de Charlie Chaplin, ouvrage collectif sous la direction de José Moure et Claire Lebossé
Les Impressions nouvelles, mai 2022, 320 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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