« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec Les Trois Maisons de Michel Foucault, les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d’explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Il existe d’ordinaire deux façons un peu paresseuses de raconter Michel Foucault. La première consiste à l’embaumer dans le marbre universitaire : le grand théoricien du pouvoir, des institutions, de la prison, de la sexualité, un penseur un peu abstrait au sommet des sciences humaines contemporaines. La seconde cherche au contraire à “humaniser” le philosophe par l’anecdote biographique, comme si quelques fragments d’intimité pouvaient suffire à rendre compte de l’homme ou de la densité de son œuvre.

Les Trois Maisons de Michel Foucault, préfacé par Henri-Paul Fruchaud et nourri des textes de Frédéric Chauvaud, Irène Le Roy Ladurie et Jean-Luc Terradillos, accompagné des dessins de Benoît Hamet, choisit une voie médiane : comprendre Foucault à travers ses lieux de vie les plus séminaux. Car les espaces théoriques qu’il a décrits – l’asile, la prison, le collège, l’hôpital, les architectures disciplinaires – ont germé dans des lieux matériels où sa pensée s’est déposée et parfois apaisée.

Poitiers d’abord. La maison natale. Une vaste demeure bourgeoise située rue de la Visitation, dans une famille de chirurgiens où l’excellence scolaire semble constituer la langue maternelle. Le livre montre parfaitement ce milieu d’ordre, de rigueur et de silence affectif dont Foucault héritera autant qu’il cherchera à s’en déprendre. Une phrase rapportée dans l’ouvrage note la chose suivante : « Nous étions nés pour apprendre. »

Les auteurs évitent intelligemment la causalité simpliste. Pourtant, certaines proximités troublent. La prison. La maison de « la Séquestrée » rendue célèbre par André Gide. Les institutions disciplinaires. Les récits de guerre. Le livre ne prétend pas expliquer l’œuvre par la ville natale ; il montre plutôt comment un imaginaire spatial s’y constitue silencieusement.

Vendeuvre-du-Poitou, ensuite. La maison familiale, puis refuge du philosophe, apparaît comme une véritable hétérotopie vécue – ce fameux concept forgé par Foucault pour désigner des « lieux autres », capables de juxtaposer plusieurs espaces incompatibles. À l’écart de Paris, du Collège de France, des polémiques intellectuelles et des voyages internationaux, Vendeuvre s’érige en territoire de retrait, sans être un lieu de fuite.

C’est là que Foucault relit, corrige, annote, complète ses manuscrits. Là qu’il travaille à L’Archéologie du savoir, à L’Histoire de la sexualité, qu’il reprend ses textes à la main, entouré d’archives et de livres. Le bureau décrit dans le livre, sobrement aménagé, semble presque contenir physiquement cette pensée en mouvement perpétuel.

L’image est magnifique : tandis que le monde associe Foucault à la turbulence théorique et politique des années 1970, lui revient sans cesse vers cette maison poitevine pour écrire, jardiner, marcher, relire. Elle apparaît « comme une île au milieu d’un monde en ébullition ». Les dessins de Benoît Hamet jouent d’ailleurs un rôle essentiel dans la réussite de l’ouvrage. Le noir et blanc dense, les hachures minutieuses, les façades gravées comme des archives anciennes donnent au livre une texture étrange, à mi-chemin entre le carnet patrimonial, la gravure scientifique et le dessin documentaire. 

On découvre un homme loin de l’assurance glacée qu’on lui prête parfois. Daniel Defert évoque une existence intellectuellement anxieuse, qui remet en cause les évidences. C’est aussi cela qui a permis des œuvres telles que L’Histoire de la sexualité, dans laquelle Foucault ne pense jamais la sexualité comme une simple affaire de répression. Ce qui l’intéresse, c’est plutôt la manière dont les sociétés modernes fabriquent des discours sur le sexe, poussent à l’aveu, organisent la confession des corps et des désirs.

La dernière partie, consacrée à la maladie, à Daniel Defert et à la naissance d’AIDES, possède une sobriété particulièrement juste. Les auteurs évitent toute dramatisation rétrospective. Ils rappellent plutôt le climat des années sida : le silence, la honte sociale, l’impossibilité souvent de vivre publiquement son homosexualité ou même de mourir auprès de son compagnon.

À mesure qu’on avance dans le livre, les trois maisons cessent d’être de simples bâtiments. Poitiers devient le lieu de la formation et des disciplines. Vendeuvre, celui du retrait actif et du travail intérieur. Verrue, enfin, prend la forme d’un horizon interrompu : la demeure acquise à la fin de la vie, jamais véritablement habitée, presque une maison fantôme. Ces lieux de vie permettent de considérer autrement le philosophe français, dans un entre-deux intime et intellectuel passionnant. 

Les Trois Maisons de Michel Foucault, ouvrage collectif
PUR, 23 avril 2026, 64 pages 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Dollars de guerre » : l’Amérique au front, avec ses vieux démons

Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.

« Une histoire du cinéma français – 1990-1999 » : la machine et ses mutations

Dans "Une histoire du cinéma français – 1990-1999", Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo reviennent avec générosité sur une formidable mécanique en mouvement. Une machine française, avec ses vieilles pièces et ses jeunes moteurs, ses artisans et ses industriels, ses vedettes et ses francs-tireurs, ses ratés, ses emballements et ses inventions. Des auteurs consacrés aux nouveaux visages, de Besson à Carax, de Binoche à Trintignant, de la pellicule aux premiers bouleversements numériques, de La Haine à Kirikou et la Sorcière, les années 90 apparaissent dans l'Hexagone comme un atelier à ciel ouvert : le cinéma français s’y transforme peu à peu…

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?