« Le Dictateur » : déconstruire la tyrannie

Potemkine Films propose dans une superbe édition une version restaurée du Dictateur de Charlie Chaplin. Sorti en 1940, le premier film parlant du cinéaste et comédien britannique satirise le nazisme et se fend d’un message universel de paix. Il inspira des générations entières de cinéastes, d’Ernst Lubitsch (Jeux dangereux) à Roberto Benigni (La Vie est belle).

C’est l’histoire d’un moustachu qui en singe un autre. Charlie Chaplin troque la figure de Napoléon, sur laquelle il se penchait initialement, pour celle d’Adolf Hitler, dont il devina tôt la dangerosité. Partant, il va s’employer doublement : en campant un barbier juif amnésique, mais aussi Adenoïd Hynkel, le chef autoritaire de la fictive Tomanie. Entre Hynkel et Hitler, les similitudes sont légion : un charisme wébérien, des slogans à l’emporte-pièce, la double croix, les démonstrations de force militaires, des ambitions hégémoniques, des subalternes soumis, un rêve mortifère d’hygiène raciale et une haine aveugle des juifs. Si Chaplin est partout à l’écran, il l’est aussi en coulisses, puisqu’il signe le scénario qu’il met lui-même en scène.

La manière dont le cinéaste britannique satirise et déconstruit Adolf Hitler pourrait à elle seule faire l’objet d’une monographie. Les éléments de langage, les intonations et la gestuelle du Führer sont constamment moqués : la logorrhée nazie devient peu à peu incompréhensible, faite de borborygmes compulsifs et d’effets de manche, et elle se résilie finalement en une toux broyante et convulsive. Les ambitions hégémoniques hitlériennes transparaissent à l’écran par une carte du monde imprimée sur un ballon de baudruche qu’Hynkel manipule comme un enfant gâté, avant que ce dernier ne lui éclate symboliquement au visage. L’innovation militaire allemande prend la forme d’un lance-missiles actionné par une ficelle, puis un gilet pare-balles ou un parachute lamentablement inefficaces. Le dictateur de Tomanie sert par ailleurs de modèle à des peintres et sculpteurs chargés d’immortaliser sa grandeur, mais il ne consent à leur consacrer que quelques secondes par-ci par-là. Enfin, lorsqu’Hynkel rencontre son homologue Benzino Napoleoni (inspiré de Benito Mussolini), tous deux rivalisent d’ingéniosité pour apparaître supérieurs à leur interlocuteur : mises en scène très codifiées, sièges réglables et portés à leur hauteur maximale, boniments sur leurs capacités militaires respectives, au point d’évoquer des « cuirassés volants », etc.

Le Dictateur fait cohabiter le burlesque et la gravité. Il passe des gags en fast motion sur un champ de bataille à la répression et aux spoliations dans les ghettos juifs. Il conserve des réminiscences de Charlot (le chapeau, la canne, la démarche, la moustache, les sketchs muets et/ou en musique), mais évoque la « persécution d’innocents », les rebellions ouvrières, les barbaries nazies ou les juifs rendus captifs comme des oiseaux en cage (plan métaphorique s’il en est). Surtout, il délivre un monologue final d’une beauté et d’une justesse édifiantes, appelant à une « fraternité universelle » et regrettant le fait que « notre science nous a rendus cyniques et brutaux ». Pour tout cela, et pour les nombreuses subtilités sur lesquelles il nous est impossible de nous étendre, Le Dictateur est et demeurera encore longtemps l’un des films emblématiques de l’histoire du cinéma.

BONUS & TECHNIQUE

Cette édition a de nombreux arguments à faire valoir. L’image présente des contrastes bien gérés, un beau piqué, une stabilité appréciable et assez peu de scories. On notera toutefois quelques fâcheuses baisses de qualité lors de certaines transitions. Le blu-ray comprend une quantité considérable de bonus, et non des moindres ! Il y a d’abord ce livret passionnant de 108 pages, dans lequel est notamment incluse une anthologie critique. George Orwell, Hannah Arendt ou André Bazin commentent le film sous des angles différents et complémentaires. Une chronologie sélective y met par ailleurs en parallèle Charlie Chaplin, son long métrage et la situation politique de l’époque.

On trouvera ensuite, parmi les bonus présents dans l’édition, un éclairage sur Le Dictateur porté à hauteur d’enfant, trois documentaires didactiques soulignant notamment, aux côtés des traditionnelles analyses de film, les similitudes de parcours entre le cinéaste britannique et Hitler (l’année de naissance, l’enfance difficile, l’intérêt pour l’art, la volonté de se faire connaître, la moustache, les difficultés oratoires, le vagabondage, etc.) ou encore une visite filmée des studios Chaplin, une scène coupée ou les captations de Sydney Chaplin sur le tournage de son demi-frère. Cette somme de documents, très enrichissante, offre des perspectives nouvelles sur Le Dictateur, sa genèse, le contexte qui a accompagné sa réalisation, mais aussi les réserves et changements de cap de Charlie Chaplin.

Nouvelle version restaurée.
Contient :
– le Blu-ray du film
– un livret de 108 pages
« Chaplin retrouvé » : Le dictateur, documentaire sur le film réalisé par la Cineteca di Bologna (23′)
Supplément jeunesse : un éclairage sur le Dictateur (12′, à partir de 8 ans)
Visite des studios Chaplin par le cameraman Roland Totheroh, avec le commentaire de Kate Guyonvarch de l’Association Chaplin (13′)
« The Tramp and the Dictator » : documentaire de Kevin Brownlow et Michael Kloft (55′)
« Chaplin aujourd’hui » : Le Dictateur, documentaire de Serge Toubiana avec la participation de Costa-Gavras (26′)
Le tournage filmé en couleurs par Sydney Chaplin (25′)
« Charlot barbier » : scène coupée d’un film de Charles Chaplin (7′)

Audio : Français DTSHD-MA 2.0 mono, Anglais DTSHD-MA 2.0 mono
Sous-titrage : Français
Format TV : 16/9 Natif – Format Cinéma : 1.37
Distributeur : Arcades Vidéo

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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