« Adolf Hitler, la séduction du diable » : l’emprise du mal

S’il est un homme de nature à symboliser le fanatisme et la perdition, c’est bien Adolf Hitler. Non content de porter un coup significatif à la démocratie allemande en instaurant une dictature totalitaire, il tissa fil par fil un régime fasciste et impérialiste caractérisé par l’antisémitisme, l’anticommunisme et l’« hygiène raciale ». Laurence Lees y porte un regard clinique dans Adolf Hitler, la séduction du diable.

Sous le joug nazi furent commis des crimes parmi les plus abominables du siècle passé : des exterminations de masse, dont le génocide des Juifs – la Shoah ; le dépeçage barbare de la Pologne, purgée et morcelée dans l’horreur la plus absolue ; de vastes programmes d’euthanasie destinés aux handicapés physiques et mentaux ; un Lebensraum prophétique et obsessionnel au nom duquel furent sacrifiés quelque vingt millions d’officiers et civils soviétiques, voire davantage encore. Comment l’Allemagne a-t-elle pu sombrer corps et âme dans un national-socialisme ethnocentrique et sanguinaire ?  Comment un individu de la trempe d’Hitler, d’apparence lâche et d’envergure modeste, de surcroît inapte aux relations sociales et affectives, a-t-il pu engager une grande nation civilisée d’Europe occidentale dans un nouveau conflit mondial ?  Par quels moyens ce même homme a-t-il pu accaparer le pouvoir au point de s’adjuger toutes les fonctions stratégiques de l’État (chancelier, président, Führer, chef du parti unique, ministre de la Guerre) ?  Quelles étaient les motivations intimes de ces millions d’Allemands qui ont accordé leur suffrage à l’auteur du sinistre et boursouflé Mein Kampf ?

Historien et producteur à la BBC, Laurence Rees apporte des éléments de réponse qui, ensemble, forment un faisceau factuel jetant un filet de lumière sur le nazisme. L’ascension d’Adolf Hitler ne s’explique pas seulement par les traumatismes induits par la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles, et une dépression économique qui mit six millions d’Allemands au chômage – et presque autant de familles dans l’indigence. Au-delà de ces considérations sous-jacentes, la figure tutélaire du NSDAP revêtait surtout un charisme tel que celui théorisé par Max Weber, dont la pleine mesure se faisait jour au cours d’allocutions publiques exaltées, durant lesquelles il galvanisait des foules hypnotisées en désignant des boucs émissaires triés sur le volet et en flattant quelques bas instincts auxquels tout peuple défait cèderait volontiers. Ce qu’il susurrait alors à l’oreille des Allemands était clair comme une Nuit de Cristal : trahison des élites d’autrefois ; complot judéo-bolchévique ; mesures réparatoires injustes et offensantes ; économie mise en coupe réglée par la Triple-Entente ; devoir impérieux de sursaut national. Mieux que quiconque, Hitler parvenait à capturer les frustrations latentes et à les convertir en suffrages exprimés, le tout dans des élans irrépressibles d’orgueil et de passion communicative. Auréolé d’une aura quasi divine, sacralisé par Joseph Goebbels et Leni Riefenstahl, il donnait l’impression d’échapper à la politique conventionnelle et de se hisser au-dessus des guerres de chapelles, à l’abri des joutes stériles et des postures fallacieuses. Mais on ne saurait tordre les faits : depuis toujours et à jamais, le père du nazisme aura mastiqué des concepts plus ou moins fumeux – ceux de Paul de Lagarde, de Gottfried Feder, d’Arthur Schopenhauer ou de Friedrich Nietzsche – avant de recracher à la face du monde des politiques proprement terrifiantes – exterminations planifiées, velléités expansionnistes, camps de concentration, nations disloquées, Plan Nisko, Solution finale, etc. Le tout enrobé d’un darwinisme doctrinaire du pire effet.

Les écrits de Laurence Rees mettent cependant en lumière les limites du charisme hitlérien. S’il opérait pleinement sur les nervis et cadres nazis – Hermann Göring, Heinrich Himmler, Adolf Eichmann, Joseph Goebbels, Julius Streicher ou encore Albert Speer –, certains, en haut lieu, échappaient toutefois à l’emprise du Führer. On trouve parmi ces sceptiques des gradés de l’armée teutonne comme Hans Oster, Ludwig Beck, Werner von Fritsch ou Franz Halder, mais aussi des personnalités politiques de premier plan, à l’instar de Lord Halifax, Neville Chamberlain ou Paul von Hindenburg. D’autres, comme le diplomate amateur Birger Dahlerus, s’interrogeaient même sur l’état de santé mentale du chancelier, invariablement inflexible, forcément mégalomane, et en proie à des crises de démence. Le peuple allemand demeura quant à lui longtemps attaché à son « Guide », considéré comme une émanation de la « Providence », un leader extralucide tout entier voué à son pays, par ailleurs initiateur de succès politiques majeurs : la purge nécessaire de la Nuit des Longs Couteaux, le redressement économique précédant l’entrée en guerre, l’Anschluss, les accords de Munich, l’expéditive débâcle française faisant suite au Plan Jaune ou encore la confiscation de vastes territoires en Tchécoslovaquie et en Pologne. Signe d’un aveuglement absolu, dans la conscience collective, tout travers était systématiquement porté au crédit de fonctionnaires hérétiques ou de subalternes officiant en sous-main dans l’appareil nazi : les hommes d’Heinrich Himmler et de Reinhard Heydrich, ceux d’Ernst Röhm, ou de la Wehrmacht. Adolf Hitler est longtemps resté intouchable, insoupçonnable, faisant au besoin profil bas, et se contentant alors de dégager en amont quelques lignes directrices que des officiers zélés allaient obstinément poursuivre en aval.

Laurence Rees portraiture un dictateur mentalement instable, aux ambitions démesurées et au passé trouble (ses exploits fantasmés d’estafette, ses actes ambigus sous la République socialiste de Kurt Eisner). Un nihiliste jusqu’au-boutiste, prêt à tout pour exercer une emprise ferme et solitaire sur le pouvoir. S’en remettant à son instinct plutôt qu’aux notes des experts, insensible aux mises en garde et allergique à l’indétermination, Adolf Hitler s’est taillé un costume immaculé de prophète, uniquement préservé par l’étouffement méthodique des scandales, dont une relation tumultueuse avec sa nièce Geli Raubal, et un héroïsme surfait rapidement devenu inattaquable. Les témoignages inédits de contemporains du IIIe Reich explicitent clairement la mégalomanie paranoïaque d’un homme aveuglé par ses obsessions – le siège de Stalingrad, la pureté raciale – et par une outrecuidance à toute épreuve – les scènes de déni ou d’hystérie dans son QG en Prusse-Orientale, dans le bunker berlinois ou au Berghof bavarois. Avec fluidité et limpidité, on revit l’ascension du Führer : son arrivée à Munich, ses rapports avec Karl Mayr et Erich Ludendorff, la naissance de ses convictions les plus profondes, son opposition larvée à Gregor Strasser, son mépris tenace pour Joseph Staline, son admiration immodérée pour Benito Mussolini, l’incendie du Reichstag aboutissant à la suspension des libertés individuelles, les opérations clandestines du commandement de l’Abwehr et du comte von Stauffenberg, les attentats desquels il réchappe miraculeusement, le pacte (trahi) de non-agression germano-soviétique, les manœuvres sur le front russe, la conférence de Wannsee, puis la lente agonie des nazis, matérialisée par des pénuries de biens et de matières premières, des plans lâchement avortés (Wintergewitter, Lion de mer) et le déchiffrage par des cryptologues du code de la marine allemande Enigma. Une plongée vertigineuse et révélatrice au cœur d’un national-socialisme où s’enchevêtrent les haines les plus primaires et les doctrines les plus extrêmes. Passionnant et très documenté, le tour d’horizon se veut en outre intelligible et accessible aux profanes.

Adolf Hitler, la séduction du diable, Laurence Rees.
Albin Michel, janvier 2013, 448 pages.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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