First Cow de Kelly Reichardt : Le détournement du genre

First Cow de Kelly Reichardt représente une facette de plus dans l’œuvre versatile et magistrale de la cinéaste. Adapté du roman de son co-scénariste Jon Raymond, le film aborde les thèmes récurrents de son cinéma, et sa passion inassouvie pour l’Amérique.

Synopsis de First Cow :  Au début du XIXe siècle, sur les terres encore sauvages de l’Oregon, Cookie Figowitz, un humble cuisinier, se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise. Rêvant tous deux d’une vie meilleure, ils montent un modeste commerce de beignets qui ne tarde pas à faire fureur auprès des pionniers de l’Ouest, en proie au mal du pays. Le succès de leur recette tient à un ingrédient secret : le lait qu’ils tirent clandestinement chaque nuit de la première vache introduite en Amérique, propriété exclusive d’un notable des environs.

 

The Oregon Trail

First Cow de l’américaine Kelly Reichardt est déjà son septième long métrage. Malgré une reconnaissance critique et festivalière établie, la cinéaste reste cependant plutôt méconnue du grand public.

Comme tous ses autres films, First Cow est une histoire profondément américaine. Même si le film, qui épouse les contours d’un western,  raconte essentiellement l’amitié entre deux protagonistes, Otis “Cookie” Figowitz (John Magaro) et King-Lu (Orion Lee), un thème pourtant très universel, il est ancré dans la terre américaine, dans ses forêts , sur ses grands fleuves, avec sa faune et sa flore, et avec son histoire et ses habitants.

First Cow commence avec une séquence révélant petit à petit les squelettes de deux hommes allongés côte à côte, découverts par une femme promenant de nos jours son chien le long du fleuve Columbia, dans l’Oregon. Une scène familière dans l’œuvre de la cinéaste, vue dans Wendy et Lucy, vue dans Certaines femmes… La solitude de l’homme ou de la femme, la proximité avec l’animal, ces thèmes qui lui sont chers et qu’elle traite toujours d’une manière si précise.

Puis, on fait un retour dans le temps au début du 19e s., et on rencontre Cookie sur ce même lieu, en train de cueillir des champignons pour le repas des trappeurs pour qui il travaille, une bande d’affreux violents qui font commerce de peaux de castor. Cookie est aux antipodes de leur brutalité : il semble presque féérique, un elfe des bois. S’enfonçant dans la forêt, il tombe sur un homme nu, King-Lu, un chinois qui se dit en fuite devant des malfrats russes. Cookie l’aide en le cachant parmi les affaires des trappeurs. A la fin du contrat de Cookie avec les trappeurs, King-Lu et lui finissent par se retrouver au saloon du fort voisin, et débutent ainsi une des plus belles histoires d’amitié au cinéma.

King Lu n’est pas en reste en terme d’onirisme éthéré, même s’il reste le plus pragmatique des deux, le plus aventurier des deux. Le très beau film de Reichardt dessine cette amitié dans une ambiance idyllique, et non dénuée de petites facéties, qui n’est pas le registre habituel de la cinéaste. Mais elle n’oublie jamais d’évoquer ses inquiétudes habituelles quant au sort des laissés-pour-compte de l’Amérique. Elle n’oublie jamais de rappeler à quel point le capitalisme est dans les veines de l’Amérique, puisque sous l’impulsion de King-Lu, les deux amis vont s’enrichir assez vite avec les beignets que Cookie confectionne avec du lait volé à la vache du chef de poste interprété par Toby Jones. Cette vache est la fameuse « first cow » du titre, puisqu’elle est la première du territoire. Le vol, l’enrichissement, les conséquences inévitables, tout est raconté de manière exquise dans ce western exacerbé, ainsi que le détail de la vie quotidienne de tous ces pionniers de l’Amérique en devenir, que l’arrivée de la vache rapproche davantage à l’Europe perdue. 

Kelly Reichardt semble emportée dans le tourbillon de ses propres rêveries. Le chef de poste pourrait avoir une indienne comme épouse, King-Lu pourrait ne subir aucune ségrégation raciale, les deux hommes pourraient être plus que des amis. Toutes les portes et tous les possibles sont ouverts, et on se met à rêver avec elles d’une Amérique idéalisée, tout en sachant pertinemment que ce n’est qu’un rêve ; que l’Amérique, ce sont aussi les trappeurs avides et violents, les chefs de poste corrompus et leurs hommes opportunistes et jaloux. La force de son cinéma est là, dans sa capacité à montrer le pire et le meilleur dans un même mouvement. Dans Wendy et Lucy par exemple, les figures d’un agent de sécurité bienveillant et d’un jeune employé un peu trop zélé et déjà pétri de law and order gravitent autour du beau personnage de Michelle Williams. Dans First Cow, ces deux figures dichotomiques cohabitent de la même manière.

First Cow est sans aucun doute le plus beau film de Reichardt, tourné dans un format 1.37 : 1 déjà vu chez la cinéaste (La dernière piste), ou encore chez Andrea Arnold (Les Hauts de Hurlevent) ou Pablo Berger (Blancanieves). Ce format répond à son désir de mettre en avant les personnages, cantonner les paysages immenses de l’Amérique pour lui préférer des arrière-plans de boue quotidienne. Un film qui nous restera longtemps après l’avoir vu…

 

First Cow– Bande annonce

 

 

 

First Cow – Fiche technique

 

Titre original : First Cow
Réalisatrice : Kelly Reichardt
Scénario : Jonathan Raymond & Kelly Reichardt
Interprétation :  Alia Shawkat (la promeneuse au chien), John Magaro      (Cookie), Orion Lee (King-Lu), Evie (la vache), Ewen Bremner (Lloyd), Jared Kasowski (Thomas), Toby Jones (Chief Factor, le chef de poste), Lily Gladstone (la femme du chef)
Photographie : Christopher Blauvelt
Montage : Kelly Reichardt
Musique : William Tyler
Producteurs: Neil Kopp, Vincent Savino, Anish Savjani
Maisons de Production : A24, IAC Films, Film Science
Distribution (France) : Condor Distribution
Durée : 122 min.
Genre : Drame, Western
Date de sortie :  20 Octobre 2021
France– 2019

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4.5

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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