Les plus belles Palmes d’Or : La Leçon de piano, de Jane Campion

Durant tout le mois d’avril et jusqu’au début du Festival de Cannes, Le MagduCiné revient deux fois par semaine sur les plus belles Palmes d’Or offertes par le Festival depuis son commencement. Pour commencer la série, place aujourd’hui à la seule et unique Palme féminine du Festival, La Leçon de Piano, de Jane Campion : un trio classique qui offre un vrai moment de grâce et de cinéma.

Découvrir l’autre, note par note. Caresser les touches d’un piano comme on caresse les corps. S’aimer comme on se déteste, comme on se fuit. Le film de Jane Campion est aussi poétique qu’une mélodie de piano, aussi érotique qu’un tableau clair-obscur nu en peinture, et pourtant, si contradictoire. Le lyrisme se dégage de la grande violence qui est montrée dès le début. Un homme rude, brute, vicieux, qui aime le piano seulement pour y voir une femme, ou plutôt son corps. Et un mari qui achète sa femme et qui ne voit en elle que son ego. Comme une fausse note vient perturber une douce harmonie, le viol conjugal et les multiples abus sexuels de la part de l’amant rompent le rythme du film.

C’est en cela qu’intervient tout le paradoxe de ce film qui se voit particulièrement dans la scène culte : la vengeance atroce du mari d’Ada est d’une violence sans nom, sa rage contraste avec la grande beauté et la grande mélancolie qui se dégage de la musique de Michael Nyman, toujours sublime, qui accompagne la scène. L’acte barbare de couper un doigt à sa femme pianiste fait froid dans le dos tant l’acteur est habité par la colère et Holly Hunter, elle, par le désespoir d’avoir perdu ce qui la reliait à son piano. C’est sans doute l’une des plus belles chutes du cinéma, et la plus dramatique aussi, qui suit cette scène avec Ada marchant de dos et tombant peu à peu dans un désespoir et une tristesse sans nom, qui inonde le spectateur d’émotions. Cette tristesse, on la retrouve tout au long du film dans les teintes bleutées que Campion donne à l’image comme pour illustrer la solitude dans laquelle Ada se trouve, muette et ayant seulement son piano comme moyen d’expression. Cette libération de la parole au travers des notes de piano est probablement l’une des plus belles images que Jane Campion pouvait choisir pour faire de son personnage, un symbole fort d’émancipation.

Cependant, le film est problématique dans ce qu’il dit des agressions sexuelles et du rapport à l’art dans ces moments là. Si Jane Campion se veut féministe et a pour habitude de prendre des femmes comme personnages principaux afin d’en montrer la force dans leur quête de liberté dans un monde d’hommes, La Leçon de piano pose quelques questions quant au traitement des agressions sexuelles jusqu’à interroger nos propres perceptions. Pourquoi le cinéma rend-il sublime et poétique une scène d’abus sexuel ? Comment nous, spectateurs, pouvons-nous trouver cela beau alors que l’acte est ignoble ? Quel est le rôle de l’artiste ici ? Rendre légitime ces attouchements de force, magnifier ces instants jusqu’à faire naître une relation ? Jusqu’où peut aller le romantisme ? Tenter de répondre à ces questions c’est mettre le doigt sur un problème de société où les réponses sont multiples et personnelles.

N’est-ce pas finalement cela le cinéma ? Ressentir des choses à l’excès, dans un sens comme dans l’autre, être bousculé dans tout ce qui nous définit et se trahir soi-même par nos propres ressentis. La Leçon de piano fait autant se révolter qu’aimer. L’érotisme discret est aussi beau qu’infâme et pourtant, l’intensité de l’oeuvre fait apprécier l’ensemble, d’une admiration peut-être aussi malsaine que certaines scènes. Parce que l’art n’excuse pas tout, mais provoque bien des choses incontrôlables que le Festival a saisies. Jane Campion est la seule femme à avoir reçu une Palme d’Or en compétition et la récompense est sans doute d’autant plus problématique et discutable au vu du film et de son traitement dans ce qu’elle dit du Festival et de la société où la domination masculine est belle et bien ancrée, même dans les esprits de femmes qui se sentent libres. Si l’on dégage le côté uniquement artistique du film, La Leçon de piano est bien l’un des plus beaux chefs d’oeuvre du cinéma. Mais le cinéma a-t-il pour vocation d’être un art apolitique ? Il serait réducteur de considérer le septième art seulement comme celui qui crée car il montre et dit bien d’autres choses que ce que l’image révèle. Le cinéma parle, évoque, s’exprime et commente. Le rôle de l’artiste change donc et se veut porteur d’une parole qu’il doit maîtriser ou en tout cas rendre la plus juste possible.

La leçon de piano : Bande-Annonce

La leçon de piano

Réalisé par Jane Campion
Avec Holly Hunter (Ada), Harvey Keitel (Baines), Sam Neill (Stewart)
Genre : drame
Durée : 2h01
Date de sortie : 19 mai 1993

Festival

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Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
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