Critique Top of the Lake

Synopsis: Tui, une jeune fille âgée de 12 ans et enceinte de 5 mois, disparaît après avoir été retrouvée dans les eaux gelées d’un lac du coin. Chargée de l’enquête, la détective Robin Griffin se heurte très rapidement à Matt Mitcham, le père de la jeune disparue qui se trouve être aussi un baron de la drogue mais aussi à G.J., une gourou agissant dans un camp pour femmes. Très délicate, l’affaire finit par avoir des incidences personnelles sur Robin Griffin, testant sans cesse ses limites et ses émotions…

Les  damnés au Paradis

Surprenante série que ce Top Of The Lake par Jane Campion, émérite cinéaste des passions contrariées. Si cet univers mystérieux d’un huit clos étouffant, dans le grandiose paysage d’une Nouvelle-Zélande peu habituée à nos rétines de téléspectateurs interloqués, semble à priori correspondre aux antécédents de la palmée d’or cannoise, le traitement qu’elle en fait peut au premier abord intriguer. L’enlèvement de cette insondable gamine qui s’en suit pique la curiosité de ses fans, qui peuvent légitimement se demander quelle est donc sa motivation d’aborder un genre qui ne lui est pas familier.

L’intrigue qui se met en place laisse abonder quelques parcimonieux indices à même de répondre à ces questions. En fait de classiques investigations avec recherches et résolutions plus ou moins immédiates, s’installe tout un réseau de ramifications parallèles ou le questionnement moral le dispute à l’insoutenable quête des origines humaines. Les réponses comptent alors beaucoup moins, car ce qui importe réellement à la cinéaste est bien plus le pourquoi que le comment. Prétexte à sonder nos âmes, le format permet cet abyssale regard sur notre complexité. Artiste féministe engagée et reconnue, la néo-zélandaise creuse différents portraits d’hommes et de femmes abîmés par la vie, reclus au sein de leurs communautés tels des ermites errants. Si son empathie envers cette détresse se ressent fortement, elle n’en fait pas pour autant des anges déchus. Spécialiste de la cruauté des individus, elle n’a pas son pareil pour décrire l’ambiguïté d’êtres tiraillés par leurs démons intérieurs.

La micro fiction n’échappe pas à cette sacro-sainte règle d’or. Ces femmes détruites vivant sous la coupe d’une chef de clan, sorte de gourou religieux, pour éplorées qu’elles soient, ne sont pas pour autant épargnées. Physiques ingrats, défaitistes avant l’heure et trop dépendantes du confort masculin, elles se complaisent trop facilement dans un malheur évident. A l’inverse, l’énigmatique leader reste impassible à toutes circonstances, déterminée qu’elle est à rejeter la moindre parcelle de bonheur. Le sort lui à appris à se méfier et sa carapace cache bien des failles inavouables. Prédatrice prête au sacrifice ultime pour ses protégées, elle veille sur son troupeau comme une louve. Habile à décrire cette assemblée particulière, Campion en oublie parfois une certaine neutralité et force le caractère frondeur par son militantisme castrateur. L’opposition, légitime qu’elle soit, apparaît comme un brin schématique, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Présageons d’un meilleur équilibre pour la suite.

Les hommes ne s’en sortent guère mieux et leurs brutales méthodes n’arrangent rien à l’affaire. Mais les apparences sont souvent trompeuses, et sous l’allure patibulaire d’un père de famille féroce et des ses fils à la conception limitée de la justice pour soi même, il se pourrait bien que sous cette autorité visible se cache des nuances inattendues. C’est ce que laisse entrevoir les prémices de l’enquête, où l’on sent pointer le désarroi familial face à la soudaine disparition de la fillette. Celle la même qui, soit dit en passant, n’est pas dénuée de signes inquiétants. Son apparente passivité souligne surement des troubles que l’avancement de l’intrigue viendra, sinon éclaircir, du moins apaiser. Il en va ainsi de la brigade d’intervention où le partenaire principal de la flic, au demeurant charmant et lisse, noue des liens pour le moins suspects avec les principaux accusés. Sa séduction masquerait t’elle des vices inavoués ? L’hypothèse ne parait pas farfelue et mérite d’être posée.

Seule cette femme de terrain semble avoir grâce aux yeux de la réalisatrice, mais c’est pour mieux nous plonger dans les sombres méandres de son trouble passé. Pourquoi a t’elle quitté cette île des années auparavant et quel est ce soudain remord dont elle fait preuve à la lisière de son travail ? Son empressement à tant d’acharnement pour retrouver au plus vite une gamine dont elle n’a aucune connaissance serait il lié à la peur de s’engager avec son fiancé resté sur place ? Sa rencontre avec la mystique chamane ne serait elle que pure coïncidence ? Pas si sur, eu égard aux imbrications des histoires personnelles de chacune. On peut surement y voir une implication liée à son désir de maternité. Et la violence des relations humaines lui saute à la gueule, suite à sa malencontreuse entrevue avec un ancien pédophile, suicidé de tant de suspicions inévitables. Manière, pour la conteuse, de rappeler que la filiation n’est pas sans danger, combien même et surtout si l’enfance est sacralisée dans la construction familiale. La mère de l’héroïne lui rappelle à quel point la nature de celle ci est fondamentale dans l’équilibre individuel, elle qui est atteinte d’un cancer en phase terminal.

Épisodes 3 et 4:
Dans la continuité du récit, l’amorce d’un revirement de situation se fait jour. L’armure du vieux lion hirsute se fendille peu à peu pour laisser place au cœur blessé d’un personnage troublant. La vulnérabilité qu’il dévoile nous en apprend davantage sur son passé meurtri. Délaissé par sa compagne, qui le dénigrait continuellement, il s’est retiré du monde civilisé pour mieux prendre son destin en main. Ce faisant, il mène sa barque entre entre divers trafics et menus larcins et retraite tourmentée dans le fief de sa mère défunte. Son obsession pour sa fille le rapproche étrangement du repaire des amazones sauvages et son attitude changeante nous laisse quelque peu pantois. Il va tenter d’amadouer la chamane mais ce revirement n’est en fait qu’un calcul manipulateur pour récupérer sa terre natale. L’échec essuyé fera vite resurgir sa vraie nature. La dualité constatée de l’énergumène ne peut le rendre que plus fascinant et l’auteure de la série en joue constamment.

Épisodes 5 et 6: l’épilogue
En équilibre instable, le scénario navigue perpétuellement entre drame spirituel profond et sentimentalisme peu inspiré. Et si les superbes envolées lyriques donnent une ampleur assez monumentale à l’ensemble, le fil narratif n’épouse malheureusement pas la courbe. La nature profondément bestiale qui dévore ses enfants rend grandiosement compte de notre rapport irrespectueux envers elle. Enfreignez ses lois nous expose à sa divine colère. L’esprit des morts et des disparus règne à jamais sur cette vaste lande et quiconque ne le respecte pas, est tragiquement rappelé à son sort. Dans la veine de Terrence Malick, sa digne descendante transcende sa vénéneuse beauté. De larges panoramas captent son immensité tandis que les plans rapprochés donnent à voir sa contradictoire source nourricière et protectrice. Païenne, comme son compère, elle attache une importance considérable à ses racines maories et nous transmet toute cette richesse culturelle. Les liens entre tous les protagonistes et ces enjeux primaires fournissent la matière première du projet. Ne ménageant pas les fausses pistes et les changements de ton, Top Of The Lake déconcerte régulièrement le spectateur. Certaines révélations déjouent totalement la logique attendue et il n’est pas aisé de les suivre, tant et si bien que l’on se demande pourquoi la construction minutieuse et développée jusque la, s’évapore aussi artificiellement.

La parenté Malickienne est également présente car, étant tous les deux panthéistes, ils se réclament des forces supérieures. L’ordre religieux s’inscrit dans ce cadre et moult éléments y font explicitement référence. Tel le Christ se repentant de sa pénitence, le fougueux barbu se flagelle violemment avec des orties pour demander grâce à sa génitrice pour son indigne faiblesse. La figure de L’Évangile n’est pas loin. Ces damnées buvant les paroles miraculeuses de L’Oracle, crinière blanchâtre et pâleur mortifère aux aphorismes secs et tranchants, se prosternent devant la pieuse Marie Madeleine. L’Immaculée conception en est toute retournée. Semblables aux pêcheurs du Jardin D’Eden, ce petit monde s’excommunie à Paradise, île vierge de toute diabolique tentation. Toute ressemblance avec la légendaire histoire D’Adam et Eve n’est ici pas du tout fortuite. La connexion établie entre ces nombreux fils narratifs, atteint une apogée émotionnelle extraordinaire dans son dernier acte et le talent intact de la soliste Campion rajoute sa touche unique dans l’entreprise.

Bien que son emprise soit réelle, cette alliance n’est pas sans reproches. Si bien que sa volonté d’englober l’intime dans le global la desserve, manifestement. L’amour comme remède aux maux humains, soit, mais pourquoi tant d’intermèdes; de prêchi-prêcha pour signifier la relation entre la bonne samaritaine et cet ancien amant ? Chaque tension se voit quasi systématiquement tristement amortie par la vorace libido du duo. Le sexe, autre grande affaire de la metteuse en scène, par sa crudité et son voyeurisme habituellement parfaitement intégré au contexte, sert ici de cache misère à des failles scénaristiques béantes. En résulte de fréquentes baisses de rythme dommageables. La fin retorse de l’aventure manque aussi sa cible. Sa noirceur courageuse captive mais pâtit affreusement d’un dénouement incompréhensible. Elle pose question sur la difficulté inconcevable de comprendre comment une telle œuvre, si ambitieuse autant formellement que fondamentalement, arrive à décevoir à ce point.
A déconseiller aux âmes sensibles, tant les sujets abordés peuvent avoir des résonances particulièrement douloureuses. Viols, incestes et autres traumas psychologiques sont délibérément abordés sans fausse pudeur et peuvent horrifier les plus fragiles. Mais on saura gré à la directrice d’acteurs de ne pas avoir cédé à la si grande tentation des studios d’édulcorer. A rebours des productions du tout venant, cette fiction imparfaite mais ô combien nécessaire prouve que la qualité d’auteur à encore de l’avenir devant lui.

Trailer Top of the Lake

Fiche Technique: Top of the Lake

Saisons : 1
Nombre d’épisodes : 7
Format : 45 minutes
Date de 1ère diffusion FR : 7 Novembre 2013 (Arte)
Diffusée sur BBC Two, Sundance Channel et UKTV à partir du 18 Mars 2013
Création : Jane Campion, Gerard Lee
Avec Elisabeth Moss, Peter Mullan, Holly Hunter, David Wenham, Jacqueline Joe, Thomas M. Wright

Auteur de l’article Le Cinéphile Dijonnais

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