L’Étrange Festival 2026 : Tristes tropiques, le masque de l’épuisement

Dans la jungle de Park Hoon-jung, on n’apprend pas à lire, on apprend à viser. Tristes Tropiques raconte l’histoire d’une fratrie d’anciens enfants-soldats devenus tueurs d’élite sous la coupe d’un « Maître » qui tenait lieu, faute de mieux, de père ou guide spirituel. Quand celui-ci est déclaré mort, ce n’est pas seulement un règne qui s’effondre, c’est toute une famille recomposée dans le sang qui se met à douter d’elle-même, jusqu’à ce que chacun se demande si son frère d’armes n’est pas déjà son prochain bourreau.

Le film est avant tout un exercice de narration pour le scénariste de J’ai rencontré le Diable. Et dans un premier temps, l’exercice est brillant. Park distille son intrigue à la manière d’un compte-goutte de rumeurs et de faux-semblants. La photographie, léchée jusqu’à la dernière goutte de sang versée dans un Bangkok quasi nocturne, épouse un mélodramatisme presque wongkarwaïen, comme si l’on avait confié une caméra de In the Mood for Love à un chorégraphe de John Wick. Ça fonctionne et ça fascine, jusqu’à ce que le film, pris de vertige devant sa propre discrétion, décide soudain de tout expliquer. Le climax, trop bavard, dilue une tension qu’un simple regard à travers un rideau aurait suffi à maintenir. C’est bien dommage car il y avait pourtant de la place pour un mariage plus franc entre action pure et drame psychologique.

Mais ce trop-plein de mots n’est peut-être pas qu’une maladresse d’écriture. Ces « agents de l’ombre » sont censés avoir renoncé à toute humanité, et pourtant, on ne les voit jamais vraiment y parvenir. Jojo (Park Yu-rim), héritière de quelques exécutions solitaires magnifiquement filmées, n’est pas tant mystérieuse que fatiguée. Ange de la mort à bout de souffle, elle exécute ses automatismes sans y trouver son compte, usée par un rôle qu’on lui a imposé enfant, telle une monnaie d’échange. Que le film finisse par vouloir dire ce qui, chez elle, se lisait déjà dans son anxiété, relève presque d’une cohérence involontaire. La déshumanisation ne tient jamais complètement pour les personnages, ni pour le récit qui les filme.

Grandir dans la jungle ou mourir en famille

Seul Roo (Lee Shin-young) refuse le jeu. Sourd, longtemps pris pour simplet, il s’est bâti une existence parallèle comme serveur dans un café, en gardant pour habitude de se réconforter d’une boisson sucrée des boissons sucrées, sans jamais réussir à quitter l’orbite de ses anciens frères d’armes. Sa surdité, loin d’être un handicap, devient alors le carburant d’une intelligence affûtée, que personne ne voit venir à part lu. Là où d’autres portent un masque pour tromper la société, Roo s’obstine à vouloir un visage, à chercher la vérité à découvert plutôt que de se fondre dans la suspicion générale. Il apprendra à ses dépens que cette liberté a un prix, car dans cette jungle-là, ne pas se cacher, c’est s’exposer.

Sur le terrain de l’action, en revanche, aucune hésitation. Un gunfight dans un ascenseur, sec et chirurgical, rappelle sans complexe l’un des sommets du cinéaste, puis un climax à la machette clôt le tout dans une frontalité qui justifie amplement l’interdiction aux moins de seize ans. Point d’extravagance façon City of Darkness ou The Furious, Park préfère la mise à mort cérémonielle. C’est dans ces éclats de violence pure que le film retrouve la sobriété qu’il perd ailleurs sous les voix off et le montage alterné trop appuyé de son exposition.

Reste un film mitigé mais habité, qui rate parfois sa cible en voulant trop viser juste. Il ne faut pas seulement attendre de Tristes Tropiques un exutoire désincarné, on y vient pour la tragédie de ces enfants perdus, devenus grands dans une jungle plus vaste encore que celle de leur formation, celle d’un monde qui ne leur laissera jamais vraiment l’opportunité de déposer les armes.

Ce film est présenté en compétition internationale à l’Étrange Festival 2026.

Tristes tropiques – fiche technique

Titre original : Seulpeun yeoldae
Réalisation : Park Hoon-jung
Scénario : Park Hoon-jung
Interprètes : Sin-young Lee, Myung-min Kim, Yu-rim Park, Hae-soo Park
Photographie : Young-ho Kim
Montage : Jang Lae-won
Musique : Mowg
Production : Park Hoon-jung, Jang Kyung-ik
Société de production : Gold Moon Pictures
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h58
Genre : Thriller, Action

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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