L’Étrange Festival 2026 : Ikatan Darah, la dette de sang

On n’attendait pas un film aussi vorace en action dès le début du festival, mais l’appétit de Sidharta Tata est à la hauteur de ses ambitions. Rien d’étonnant à cela, Ikatan Darah sort des cuisines de la maison de production d’Iko Uwais, qui a personnellement repéré Tata sur la série Pertaruhan pour son culot à filmer l’action sous contrainte, avant de lui confier ce premier long-métrage à plus gros budget. La filiation est presque industrielle, avec le même même type de cascadeurs, les mêmes recettes que The Raid ou The Furious, et elle se lit à l’écran jusque dans les tics. La caméra vibre sous chaque impact, signature de ce cinéma indonésien, quitte à épuiser le regard au bout du trentième plan qui se ressemble.

Il faut donc prendre le film pour ce qu’il est, un héritier assumé, pas un renouvellement. Le scénario n’a rien de neuf à croquer. Ici, l’argent y agit comme un vecteur d’émancipation autant que comme un poison, et les tentatives de Bilal (Derby Romero) pour sauver sa famille par le jeu finissent par l’endetter jusqu’au point de rupture, allumant la mèche d’une poudrière de rage et de sang. Mais le divertissement prime sur tout, même quand l’absurdité de certaines décisions de personnages vient en rajouter une couche. Car ce qui tient le film debout, ce sont les valeurs familiales, seules choses qui sauvent de la corruption, dans cette ville, qui cultive la pauvreté et où les promesses d’une vie meilleure où d’un ailleurs semblent une fiction.

C’est dans ce terreau que s’élève Mega (Livi Ciananta), athlète prometteuse de pencak-silat qu’aucune blessure, aucun médecin, ne saurait dissuader de pousser sa maîtrise au maximum. Survie et vengeance s’y confondent, dans un environnement social livré à la mafia locale. Mais Mega n’est pas simplement badass, elle devient un véritable motif de résistance, face à une société qui la rejette autant que ces touristes qui s’y comportent en rois. Elle est ce que son quartier a de plus digne face au mépris.

Le prix de l’adrénaline

Face à elle, une galerie d’antagonistes cultive un décalage permanent entre le grotesque et la violence qu’ils incarnent. Macan (Rama Ramadhan), prédateur à l’odorat et à l’ouïe surdéveloppés, raffole de friture et ritualise ses mises à mort avec un rictus cartoonesque. Entre un boucher qui rit comme le Joker, un prêtre psychopathe et un obsédé du chronomètre, difficile de dire lequel est le plus ringard. Et c’est ce qui fait aussi la force du film, qui prend son concept bien plus au sérieux que son script. Les dialogues en sont l’illustration parfaite, avec leurs envolées lyriques et inspirantes qui frôlent la niaiserie bis assumée. C’est dans ce kitsch revendiqué qu’Ikatan Darah trouve sa vraie identité, plus que dans une intrigue qu’on a vue cent fois.

Le film reste généreux avec les spectateurs venus en découdre avec des luxations et déchiquetages qui pleuvent dans tous les sens. On se régale particulièrement du duo que forment Mega et Dini (Ismi Melinda), rare tandem féminin dans un genre encore très viril. On y ferme volontiers les yeux sur la cohérence de la montée en puissance de Mega face aux sbires de la pègre, car la difficulté est réelle, mais jamais au point de la croire condamnée à raccrocher les gants.

Les idées de mise en scène ont aussi leur mérite, notamment ce choix de tourner dans le décor réel d’un quartier surpeuplé, qui révèle une autre dimension du pays, dont la richesse qui ne se loge pas dans ses infrastructures. Dommage qu’on n’investisse pas davantage ces ruelles à la manière de City of Darkness, qui savait faire parler l’exiguïté du décor autant que ses habitants. Il s’agit d’une réserve sérieuse, tout comme le manque général de modération dans les jeux de massacre, qui auraient sans doute mieux servi la dramaturgie et l’émotion. Mais c’est l’adrénaline qui passe avant tout, au risque d’étirer les combats et de survoler la narration.

Ikatan Darah n’a de toute façon jamais prétendu à davantage. C’est un film assez honnête dans son divertissement pour qu’on lui pardonne de n’avoir aucun besoin de rationalité pour fonctionner. On en retient surtout un affrontement à la tondeuse à gazon qui a le luxe, de nous couper le souffle dans une leçon de chorégraphie et de montée en tension qui ne tient pas sur toute la durée de l’intrigue, mais qui suffit à faire de ce film une belle surprise à l’Étrange Festival.

Ce film est présenté en sélection Mondovision à l’Étrange Festival 2026.

Ikatan Darah – bande-annonce

Ikatan Darah – fiche technique

Réalisation : Sidharta Tata
Scénario : Rifki Ardisha, Sidharta Tata
Interprètes : Livi Ciananta, Derby Romero, Ismi Melinda, Lydia Kandou, T. Rifnu Wikana
Photographie : Ferry Rusli
Montage : Ahmad Fesdi Anggoro
Musique : Fajar Ahadi
Production : Ryan Santoso
Société de production : Uwais Pictures
Pays de production : Indonésie
Durée : 1h59
Genre : Thriller, Action

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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