Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou, ultimes joyaux de Fritz Lang

En réalisant enfin Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou 37 ans après en avoir écrit le scénario, Fritz Lang signe un modèle du film d’aventures exotiques.

Synopsis : un architecte est appelé à Eschnapour pour y construire des hôpitaux et des écoles. Mais là-bas, il tombe amoureux d’une danseuse convoitée par le Maharadja lui-même.

En 1921, Fritz Lang et celle qui n’était pas encore son épouse, Thea von Harbou, écrivent le scénario d’un film d’aventures adapté d’un roman de Thea von Harbou elle-même, Das indische Grabmal (Le Tombeau Hindou). Lang, qui avait déjà signé quelques réalisations, avait bien l’intention de passer derrière la caméra pour mettre en images ce scénario, mais le producteur confia le film à Joe May, qui fut un des pionniers du cinéma germanique.

Par la suite, la carrière de Fritz Lang devint celle que l’on connaît : Docteur Mabuse, Metropolis, M Le maudit (tous sur des scénarios coécrits par celle qui était alors devenue son épouse), puis le départ d’abord en France, enfin aux États-Unis (abandonnant en Allemagne une Thea von Harbou qui adhérait beaucoup trop, à son goût, aux idéologies nazies).

C’est en 1956 que Fritz Lang revient dans ce qui s’appelait alors la RFA. Immédiatement, son idée est de reprendre ce film d’aventures indiennes dont il s’était senti dépossédé. Ce diptyque, qui sortira en 1958, est l’avant-dernier film de l’immense cinéaste allemand.

Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou forment un seul film, coupé en deux pour des raisons d’exploitation. Ils constituent un extraordinaire film d’aventures exotiques se déroulant dans une Inde mythique à laquelle rien ne manque : les palais somptueux, la chasse aux tigres, les éléphants, les ascètes mystiques, les Maharadjas, les saris aux couleurs vives, les bijoux inestimables, etc. Par la qualité des décors et le foisonnement des détails, Lang nous plonge littéralement dans cette Inde de légende.

Le cinéaste n’oublie pas le côté spirituel que l’on attribue généralement à l’Inde, avec, entre autre, cette histoire de l’araignée qui sauve les deux amants en fuite. Le film ne fait pas l’économie d’un lieu commun, celui de l’opposition entre l’Occidental matérialiste et l’Hindou spirituel. Cette opposition est, bien entendu, au centre du duel entre l’architecte et le Maharadja. La formulation de l’accueil du prince à l’arrivée de Berger (Mercier en VF) est assez significative : « je ne peux pas vous dire de faire comme chez vous, puisque pour cela il faudrait que vous soyez hindou ».

Dans ce qui contribue à cette dimension spirituelle, il y a l’assimilation entre Chandra et le tigre qui donne son titre à la première partie du film. Lors d’une scène importante, un tigre saute sur le convoi qui transporte Seetha et cherche à prendre la jeune femme. L’animal est repoussé par Berger. La scène résume le film : un Maharadja qui veut s’approprier une femme, et l’architecte qui va le tenir à distance. Cette analogie est confirmée par plusieurs autres scènes : Chandra refuse de tuer lui-même Berger mais le livre à un tigre. Plus tôt, le Maharadja affirme à l’architecte : « entre vous et elle, il y a un tigre ».

Seetha est donc entre deux hommes, mais surtout entre deux cultures. Un peu comme la prisonnière du désert de Ford, la danseuse est de deux cultures différentes, et ne voudrait pas être amenée à choisir.

Même si, de nos jours, il pourrait paraître naïf (un peu comme l’autre grand film d’aventure du cinéaste, Les Contrebandiers de Moonfleet, tourné peu avant), le film contient tous les éléments du grand film d’aventure et constitue un divertissement de grande qualité. Décors exotiques, complots, amours interdites, traîtres fourbes, léproserie, coup d’état, combats, évasion, animaux dangereux, sensualité…

Le film est d’une qualité esthétique rare. Chaque image est magnifiquement travaillée : cadrage parfaitement calibré, jeu sur les couleurs, et science du décor. Fils d’architecte et ayant lui-même fait des études d’architecture, Fritz Lang donne aux bâtiments un rôle essentiel dans son film. Le palais somptueux du Maharadja est un personnage à part entière du diptyque. Dans ses multiples couloirs qui lui confèrent une allure labyrinthique, avec ses chambres qui se transforment facilement en cellules de prison (dorées, certes, mais cellules quand même), le palais est aussi beau que dangereux. Cet aspect est encore renforcé par les souterrains, qui forment comme une vision en négatif du palais. Là où le niveau supérieur est entièrement lumineux, voire éblouissant, les bas-fonds sont sombres, mais tout aussi tortueux.

Lang exploite pleinement les potentiels créés par ce décor. Dans ce monde de complots politiques et de haine à peine contenue, maîtriser ce champ de bataille luxueux qu’est le palais confère un avantage certain. Les personnages se dissimulent ou semblent surgir de nulle part. Les dangers sont partout.

Ultime chef-d’œuvre de Fritz Lang, le diptyque constitué par Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou est une œuvre à ré-évaluer, véritable joyau incandescent, sensuel, spirituel. Le génie de Lang y éclate à chaque plan. Par la seule force du langage cinématographique, il transforme une image apparemment simple et banale en un bijou du 7ème art.

Le Tigre du Bengale/Le Tombeau Hindou : bande annonce

Le Tigre du Bengale/Le Tombeau Hindou : fiche technique

Titres originaux : Der Tiger von Eschnapur/Das indische Grabmal
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang, Thea von Harbou, Werner Jörg Lüddecke
Interprètes : Paul Hubschmid (Berger, Mercier en VF), Walter Reyer (Chandra), Debra Paget (Seetha).
Photographie : Richard Angst
Musique : Michel Michelet
Montage : Walter Wischniewsky
Producteur : Artur Brauner
Société de production : Central Cinema Company, Rissoli Film, Regina Production, Criterion Film.
Société de distribution : Gloria
Dates de sortie en France : 22 juillet 1959 (Le Tigre du Bengale) et 7 août 1959 (Le Tombeau Hindou)
Durées : 2 X 100 minutes.

RFA – 1959

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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