Le Grand Duel (1972), de Giancarlo Santi : pour quelques plans de Leone

Mis en scène par un ancien assistant de Sergio Leone, ce Grand Duel méconnu bénéficie pour la première fois d’une sortie en Blu-ray par Carlotta, dans sa version restaurée. Non dépourvu de plans géniaux – notamment son duel final – et illuminé par le magnétisme de Lee Van Cleef, le film est néanmoins écrasé par le modèle leonien, dont tous les codes sont scrupuleusement respectés. Les suppléments sont généreux et sympathiques… mais eux aussi très imparfaits. 

Décédé il y a quelques années, Giancarlo Santi n’a pas laissé un important héritage cinématographique. Il est surtout connu pour avoir été, dans les années 1960, l’assistant de deux cinéastes italiens majeurs : Marco Ferreri, avec lequel il collabora sur quatre longs-métrages, et ensuite Sergio Leone. Après avoir assisté le maître du western spaghetti sur les immenses classiques que sont Le Bon, la Brute et le Truand (1966) et Il était une fois dans l’Ouest (1968), Leone souhaita lui confier la réalisation de Il était une fois la révolution (1971) après que Peter Bogdanovich se soit retiré du projet et que le producteur ait refusé Sam Peckinpah. Santi mit en scène les dix premiers jours de tournage, avant que Rod Steiger et la production ne poussent Leone à reprendre les rênes. Le maître accepta à contre-cœur, et Santi dut se contenter d’un nouveau rôle d’assistant-réalisateur.

Il est amusant de rappeler que la démarche de Leone était motivée par le fait de confier la mise en scène de Il était une fois la révolution à quelqu’un qui puisse imiter son style, car… c’est exactement ce qui finit par arriver à Giancarlo Santi quelques années plus tard, cette fois sans l’intervention de Leone. Le Grand Duel, sa première réalisation, est en effet un film incontestablement « sous influence » : visuellement du « style Leone », et thématiquement de plusieurs autres films dans lesquels apparut Lee Van Cleef. En effet, le thème du duo composé du pistolero chevronné (incarné par Van Cleef) et du jeune loup, se retrouve dans Et pour quelques dollars de plus (1965), La mort était au rendez-vous (1967) et Le Dernier Jour de la colère (1967). Ces constatations résument en quelque sorte la logique d’exploitation du cinéma italien de l’époque : quelques indéniables chefs-d’œuvre doublés de succès populaires, que des producteurs malins n’hésitèrent pas à décliner ad nauseam, dans le contexte d’une production boulimique et peu coûteuse. En bon élève de Sergio Leone, Giancarlo Santi décline dans Le Grand Duel toute la grammaire cinématographique mise au point par son maître : gros plans sur les regards, violence ritualisée, mise en scène cérémonielle des duels, longues attentes avant les explosions brutales, visages burinés, etc. Admettons que dans la longue liste des émules de Leone, Santi s’en sort logiquement avec plus d’éclat que la plupart de ses confrères. En témoigne notamment la séquence du duel final, à un contre trois dans l’enclos à bétail, superbement mise en scène.

Le scénario est signé Ernesto Gastaldi, auteur prolifique du cinéma d’exploitation italien, à l’aise tant dans le giallo (on l’évoquait récemment sur ce site à propos de Torso) que dans le western ou le péplum. L’homme fut moins inspiré pour ce Grand Duel… à moins que le montage final du film ait embrouillé une trame qui, à la lecture, paraît simple : un homme accusé à tort de l’assassinat du leader tout-puissant d’un patelin, est poursuivi par des chasseurs de prime. Il est aidé par l’ancien shérif Clayton, qui détient la vérité concernant la mort du père Saxon. Ce récit parfaitement lisible est rendu inutilement complexe par une structure bizarre (le spectateur met beaucoup de temps à saisir les enjeux), des motivations floues et une intrigue qui piétine. Plus grave encore : si le nom de Lee Van Cleef suffisait à lui seul, à l’époque, à vendre un film (comme le reconnaît le cinéaste dans les suppléments de cette édition, lire plus bas), il est ici réduit à un second rôle pendant les trois quarts du métrage. Le personnage de Philip Wermeer est ainsi incarné par un illustre inconnu italien, Alberto Dentice, qui échoue logiquement à voler la vedette à Van Cleef, dont l’expérience et la silhouette de rapace conviennent tellement mieux à ce genre de films… On reste donc avec l’impression désagréable que le film s’est trompé de protagoniste. Comme souvent dans ce type de coproductions internationales, la qualité de l’interprétation des seconds rôles est également inégale, même si certains vieux routiers tels que l’américano-français Jess Hahn (dans le rôle du conducteur de la diligence) ou l’Allemand Horst Frank (dans celui du vil David Saxon) tirent leur épingle du jeu.

Au crédit du film – outre la présence magnétique de Van Cleef et la mise en scène certes peu originale mais soignée de Santi –, signalons la bande originale entêtante de Luis Bacalov, qui fut le partenaire d’un nombre incalculable de metteurs en scène italiens (Sergio Corbucci, Damiano Damiani, Ruggero Deodato, Lucio Fulci, Tonino Valerii, Fernando Di Leo, mais aussi Elio Petri ou Pier Paolo Pasolini) et qui gagnera plus tard un Oscar pour Le Facteur (Michael Radford, 1994), ainsi que la photographie de Mario Vulpiani (comme Santi, un ex-collaborateur de Marco Ferreri), qui offre au Grand Duel une élégance qui permet à cet honnête western de se hisser légèrement au-dessus de la moyenne de la production « spaghetti » de l’époque.

Synopsis : Philip Wermeer est accusé à tort d’avoir assassiné le patriarche Saxon, un homme craint et haï par tous les habitants d’un patelin de l’Arizona. Les fils de la victime, tout aussi redoutables que leur père, ont lancé des tueurs à sa recherche. Lors de sa cavale, Philip croise la route de l’ex-shérif Clayton, qui vient lui prêter main forte. L’homme semble détenir des informations sur le véritable coupable… 

SUPPLEMENTS

Tout d’abord, s’il faut louer l’excellente initiative d’avoir sorti ce western de 1972 de l’oubli à travers ce nouveau master restauré en 4K, la qualité des sous-titres laisse à désirer. Si aucun problème n’est à signaler lorsqu’on regarde le film en version italienne, les sous-titres sont en revanche incomplets et parfois erronés dans les versions française et anglaise. Fâcheux…

En ce qui concerne les suppléments proposés par Carlotta, le constat est, là aussi, mitigé : généreux, certes (trois bonus pour une durée d’une heure et demie) mais parfois frustrants. Ainsi, les entretiens inédits avec le cinéaste Giancarlo Santi et le scénariste Ernesto Gastaldi manquent clairement de direction. S’ils sont truffés d’informations intéressantes et d’anecdotes croustillantes (Gastaldi, bon client, se marre pendant l’essentiel de l’interview), les deux hommes parlent finalement assez peu du film qui nous intéresse pour s’étendre sur d’autres œuvres ainsi qu’une multitude de personnages du cinéma italien de l’époque, sans explications ni mise en contexte. Sympathique, mais décousu, en somme. Il nous faut également admettre ne pas comprendre le titre de l’entretien de Gastaldi, car non seulement l’homme évoque peu Le Grand Duel, mais il est en outre impossible de soutenir que ce dernier est le « dernier grand western » ! L’appréciation de la qualité du film est certes sujette à débat, mais en revanche il n’a rien de « conclusif » : Pat Garrett et Billy le Kid, Josey Wales hors-la-loi ou Le Dernier des géants, pour ne citer que ceux-là et pour se limiter aux années 1970, sont tous sortis après Le Grand Duel ! S’il faut évoquer un « dernier grand western » qui conclut l’âge d’or du genre, La Porte du paradis (1980) de Michael Cimino nous paraît un candidat bien plus sérieux… Même en se limitant au western spaghetti, les très recommandables Mon nom est Personne (Tonino Valerii, 1973) et Keoma (Enzo G. Castellari, 1976) sont, eux aussi, sortis après Le Grand Duel. Le dernier bonus, consistant en un entretien avec le sympathique producteur Ettore Rosboch, relève heureusement le niveau, ses propos étant bien plus structurés et consacrés essentiellement au film de Santi.

Bref, tant le film que les suppléments ne remportent pas une adhésion sans faille, mais nul doute que les aficionados de westerns italiens trouveront néanmoins largement de quoi satisfaire leur curiosité.

Détail des bonus :

  • Un western atypique (32 min)
  • Le dernier des grands westerns (26 min)
  • Sortir des sentiers battus (29 min)
  • Bande-annonce originale

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.