Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Gojira, devenu Godzilla pour le reste du monde, règne depuis plus de 70 ans sur le cinéma de monstres. En près de 40 films, il s’agit de la plus longue saga de l’histoire du cinéma. Le reptile a même déjà son étoile sur le Walk of Fame d’Hollywood et un Oscar pour Godzilla Minus One en 2024. Le roi des monstres est devenu une icône mondiale de la pop culture. Derrière la créature de la Tōhō se cache pourtant l’histoire d’un pays, de l’ascension de l’empire japonais au traumatisme de la bombe, puis à une renaissance portée par l’artisanat d’Ishirō Honda et d’Eiji Tsuburaya. Des navires noirs de 1853 jusqu’à la fin de l’ère Shōwa en 1975, ce dossier retrace la naissance du kaijū eiga et la métamorphose d’un monstre né de la terreur pour finir en gardien de l’humanité.
Le 1er mars 1954, avant l’aube, le Daigo Fukuryū Maru relève ses lignes au large des îles Marshall. Ce thonier du port de Yaizu compte vingt-trois hommes d’équipage. Soudain, le ciel s’embrase à l’ouest comme au coucher du soleil, alors que le jour n’est pas encore levé.
Les pêcheurs ne savent pas encore ce qui vient de se produire sur l’atoll de Bikini. Les États-Unis viennent de faire exploser Castle Bravo, la première bombe à hydrogène. L’essai est plus de deux fois plus puissant que prévu, et le vent pousse les retombées bien au-delà de la zone de danger annoncée. Le bateau pêchait pourtant en dehors de cette zone.

Quelques heures plus tard, une poussière blanche tombe sur le pont. C’est du corail et du sable pulvérisés par l’explosion, chargés de radioactivité. Les marins la ramassent à mains nues ; elle se colle à leur peau, à leurs yeux, à leurs cheveux.
Le soir même apparaissent des nausées et des maux de tête. Dans les jours qui suivent viennent des brûlures, des cloques et une chute soudaine des cheveux. Les pêcheurs donnent un nom à cette poudre : shi no hai, « la cendre de la mort ».
Le bateau rentre à Yaizu le 14 mars 1954, et la nouvelle provoque une panique nationale autour du poisson contaminé. Le 23 septembre, le chef radio Aikichi Kuboyama meurt des suites de son irradiation. Il est considéré comme la première victime de la bombe H. Un autre survivant, Matashichi Ōishi, racontera plus tard cette journée dans un livre au titre éloquent : The Day the Sun Rose in the West, « le jour où le soleil s’est levé à l’Ouest ».

Neuf ans après Hiroshima et Nagasaki, la bombe frappe donc à nouveau des Japonais. Cette fois, c’est en temps de paix, loin de tout champ de bataille, et l’arme appartient à un pays devenu l’allié du Japon. Le 3 novembre 1954, huit mois après la cendre de Bikini, un monstre surgit de la mer sur les écrans japonais : Gojira (ou Godzilla).
Le film s’ouvre sur un cargo qui disparaît dans un éclair aveuglant, en pleine mer. Aucun spectateur de 1954 ne peut ignorer ce que cette image évoque. Pourtant, Godzilla n’est pas seulement né de Bikini : il est l’aboutissement d’un siècle d’histoire japonaise.
Ce dossier part donc d’une question : comment un pays vaincu, privé pendant des années du droit de parler de la bombe, a-t-il fait d’un monstre de latex le récit de son traumatisme et de sa renaissance ?
Pour y répondre, il faut encore remonter un siècle en arrière, à l’arrivée d’autres navires venus d’Amérique. La première partie retrace l’ascension fulgurante du Japon, puis sa chute en 1945. La deuxième montre un pays occupé, réduit au silence sur la bombe, qui se relève pourtant de ses cendres.
Viennent ensuite les hommes qui ont donné forme au monstre, Ishirō Honda en tête, puis la genèse du « Projet G » et la fabrication du film. Les derniers segments s’attachent à ce que raconte Godzilla et à la manière dont il a été reçu, jusqu’à l’ouverture de l’ère Shōwa.
L’ascension et la chute (1853-1945)
En moins d’un siècle, le Japon passe de l’isolement féodal au rang de grande puissance, puis à la ruine. Cette trajectoire fulgurante explique la violence du choc de 1945, et beaucoup de ce que le monstre portera plus tard.
1853-1854 : les navires noirs
Pendant plus de deux siècles, le Japon des shōguns Tokugawa vit presque fermé au monde, face à la menace coloniale que la série Shōgun (2024) explore par ailleurs. Cette politique, le sakoku, limite les échanges avec l’Occident au petit comptoir hollandais de Dejima, dans le port de Nagasaki.
En juillet 1853, le commodore américain Matthew Perry entre dans la baie d’Edo avec quatre navires de guerre. Ce sont des bateaux à vapeur armés de canons, que les Japonais surnomment les « navires noirs ». Perry revient en 1854 et impose le traité de Kanagawa, suivi d’autres traités dits inégaux qui privent le Japon d’une partie de sa souveraineté.
Pour protéger la capitale, le shogunat fait construire en urgence des batteries d’artillerie au large de Shinagawa. Un siècle plus tard, c’est précisément à Shinagawa que Godzilla posera pour la première fois le pied dans Tokyo. Entre le traité de Kanagawa (mars 1854) et l’essai de Bikini (mars 1954), il s’écoule presque exactement cent ans. Par deux fois, une puissance américaine arrive par la mer et bouleverse le pays.
1868-1912 : Meiji, une révolution par le haut
Le choc de l’ouverture forcée fait tomber le shogunat. En 1868, la guerre de Boshin (qui a inspiré Le Dernier Samouraï, porté par Tom Cruise) renverse les Tokugawa et rend le pouvoir à l’empereur Meiji. Il ne s’agit pas d’une révolution populaire, car c’est une élite de jeunes samouraïs, venus surtout des fiefs de Satsuma et de Chōshū, qui démantèle sa propre classe pour moderniser le pays.
Les réformes s’enchaînent à une vitesse stupéfiante. Les fiefs féodaux sont abolis en 1871 et remplacés par des préfectures. La conscription est instaurée en 1873 et les samouraïs perdent leurs privilèges ; leur dernière grande révolte, celle de Satsuma en 1877, est écrasée par une armée de paysans conscrits.
Le mot d’ordre est fukoku kyōhei : « pays riche, armée forte ». Le Japon s’industrialise, se dote d’une flotte moderne et, en 1889, d’une constitution inspirée de la Prusse. Le culte de l’empereur et le shintō d’État deviennent le ciment de la nation, et le Rescrit impérial sur l’éducation de 1890 apprend aux écoliers à offrir leur vie au souverain.
1894-1910 : la naissance d’un empire
En 1894, le Japon entre en guerre contre la Chine pour le contrôle de la Corée. Le royaume coréen de Joseon n’était pas un territoire chinois, mais un État tributaire placé dans l’orbite de Pékin. La victoire japonaise de 1895 apporte Taïwan, première colonie de l’empire, et arrache la Corée à l’influence chinoise.

La Russie, la France et l’Allemagne obligent cependant le Japon à rendre la péninsule du Liaodong, que la Russie s’empresse d’occuper elle-même. Allié au Royaume-Uni en 1902, le Japon attaque la Russie en 1904. En mai 1905, à Tsushima, sa marine anéantit la flotte russe de la Baltique, venue de l’autre bout du monde. C’est la première victoire moderne d’une nation asiatique sur une grande puissance européenne. Elle stupéfie le monde et inspire des mouvements anticoloniaux dans toute l’Asie. Le paradoxe est que le Japon devient lui-même une puissance coloniale : la Corée devient son protectorat en 1905, puis elle est annexée en 1910. Le thriller d’espionnage Harbin revient sur la tentative d’assassinat du Premier Ministre japonais Itō Hirobumi qui a accéléré le processus et qui, en même temps, a allumé une étincelle de révolte coréenne.
Commencent alors 35 ans de colonisation : travail forcé, langue coréenne marginalisée, obligation de prendre des noms japonais à partir de 1940. Le film coréen Mal-Mo-E : The Secret Mission observe justement cette occupation avec beaucoup d’émotion. Pendant la guerre, des femmes coréennes, puis d’autres pays occupés, seront enrôlées de force dans les « stations de réconfort » de l’armée japonaise. Ces blessures pèsent encore sur les relations entre les deux pays.
1931-1937 : de la Mandchourie à Nankin
Dans les années 1930, l’armée échappe peu à peu au contrôle des civils. Des officiers ultranationalistes assassinent plusieurs dirigeants, dont le Premier ministre Inukai en 1932, et tentent un coup d’État en février 1936.
En septembre 1931, des officiers de l’armée japonaise du Guandong sabotent une voie ferrée près de Moukden et accusent les Chinois. Cet incident sert de prétexte à l’invasion de la Mandchourie, transformée en 1932 en État fantoche, le Mandchoukouo, avec le dernier empereur de Chine, Puyi, à sa tête. Condamné par la Société des Nations, le Japon la quitte en 1933.
En juillet 1937, un accrochage près du pont Marco-Polo, à Pékin, déclenche une guerre totale contre la Chine. En décembre, l’armée japonaise prend Nankin, alors capitale de la République chinoise. Pendant plusieurs semaines, les soldats massacrent prisonniers et civils, violent des dizaines de milliers de femmes, pillent et incendient la ville.
Le nombre de victimes reste débattu. Le tribunal de Tokyo a retenu plus de 200 000 morts, la Chine en avance 300 000, et certains historiens donnent des chiffres plus bas, mais tous parlent au minimum de dizaines de milliers de victimes. Le massacre de Nankin, survenu quatre ans avant la guerre du Pacifique, révèle le vrai visage d’un empire qui prétend libérer l’Asie des colonisateurs occidentaux tout en l’occupant et en l’opprimant.
1940-1941 : vers la guerre du Pacifique
Le 27 septembre 1940, le Japon signe à Berlin le pacte tripartite avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Les trois puissances se partagent le monde : l’Europe pour Adolf Hitler et Benito Mussolini, l’Asie pour le Japon et sa « sphère de coprospérité de la grande Asie orientale ». Sous ce slogan de libération, l’Asie est en réalité promise à la domination japonaise.

L’alliance reste surtout sur le papier. En avril 1941, le Japon signe un pacte de neutralité avec l’URSS ; deux mois plus tard, Hitler envahit l’URSS sans avoir prévenu Tokyo. Chacun mène sa propre guerre.
Le basculement vient du pétrole. Quand le Japon s’installe en Indochine française, les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas imposent un embargo pétrolier à l’été 1941, alors que le Japon importait l’essentiel de son pétrole d’Amérique. Il doit choisir entre se retirer de Chine ou s’emparer du pétrole des Indes néerlandaises, ce qui suppose de neutraliser d’abord la flotte américaine du Pacifique.
Le 7 décembre 1941, l’aviation japonaise attaque Pearl Harbor. L’amiral Isoroku Yamamoto, qui avait étudié aux États-Unis et connaissait leur puissance industrielle, avait prévenu qu’il pourrait enchaîner les victoires pendant six mois, peut-être un an, mais pas au-delà. Une guerre éclair contrecarrée qui entraîne petit à petit le Japon vers sa capitulation.
1942-1945 : la chute
Midway arrive six mois après Pearl Harbor : en juin 1942, quatre porte-avions japonais y sont coulés. La guerre devient alors une guerre d’usure que le Japon ne peut pas gagner, face à des chantiers navals américains qui produisent plus vite qu’il ne peut détruire.
Île après île, les Américains se rapprochent de l’archipel. À l’été 1944, la prise des îles Mariannes (Saipan, Tinian, Guam) fait tomber le gouvernement du général Tōjō ; dès novembre, les bombardiers B-29 partis de ces îles atteignent Tokyo. Entre-temps, à partir d’octobre 1944, les premiers pilotes kamikazes montrent un pays qui n’a plus que ses hommes à jeter dans la bataille.
Iwo Jima, conquise en février et mars 1945, sert ensuite de piste d’atterrissage d’urgence aux B-29 endommagés et de base aux chasseurs d’escorte. Au même moment, le général Curtis LeMay change de méthode : aux raids de précision à haute altitude, il substitue des raids incendiaires de nuit, à basse altitude, sur des villes construites en grande partie en bois.
Dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, Tokyo s’embrase. Environ 100 000 personnes meurent en une seule nuit, ce qui en fait le raid aérien le plus meurtrier de l’histoire. Nagoya, Osaka, Kobe (Le Tombeau des lucioles) et plus de soixante autres villes subissent ensuite le même sort.
Pour les civils, leur quotidien se résume aux sirènes, aux abris, aux enfants évacués à la campagne. La guerre, longtemps menée loin de l’archipel, frappe maintenant chaque foyer.
D’avril à juin 1945, la bataille d’Okinawa est la plus sanglante du Pacifique (Tu ne tueras point). Les civils sont pris entre les deux armées, et beaucoup sont poussés au suicide collectif par l’armée japonaise elle-même. On estime généralement qu’environ un quart de la population civile de l’île a péri. Okinawa restera sous administration américaine jusqu’en 1972.
Août 1945 : Little Boy et Fat Man
La bombe atomique est née d’un programme américain mené dans le plus grand secret, le projet Manhattan. Il mobilise plus de cent mille personnes sur plusieurs sites : Oak Ridge enrichit l’uranium, Hanford produit le plutonium, et le laboratoire de Los Alamos, dirigé par J. Robert Oppenheimer, conçoit l’arme.

Albert Einstein n’y participe pas directement. En 1939, il a signé une lettre rédigée par le physicien Leó Szilárd pour avertir le président Roosevelt que l’Allemagne pourrait fabriquer une telle bombe. Ses travaux théoriques en fournissent le cadre, mais la découverte décisive est celle de la fission de l’uranium, en 1938, par Otto Hahn et Fritz Strassmann, interprétée par Lise Meitner et Otto Frisch.
Le 16 juillet 1945, le premier essai, baptisé Trinity, réussit dans le désert du Nouveau-Mexique. Oppenheimer dira plus tard avoir pensé à ce moment à un vers de la Bhagavad-Gītā : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. »
Le 6 août 1945 à 8 h 15, la bombe à l’uranium Little Boy, larguée par le B-29 Enola Gay parti de Tinian, explose au-dessus d’Hiroshima. L’alerte du matin avait été levée : beaucoup d’habitants sont dehors, dont des milliers d’élèves mobilisés pour démolir des maisons et créer des coupe-feu.
Le 9 août, la bombe au plutonium Fat Man devait frapper Kokura. La ville étant masquée par les nuages et la fumée, l’avion se rabat sur sa cible secondaire : Nagasaki. Ironie terrible, c’est l’ancienne fenêtre du Japon sur l’Occident et le berceau du christianisme japonais ; la cathédrale d’Urakami se dresse à quelques centaines de mètres du point d’impact.
Les morts immédiates se comptent en dizaines de milliers dans chaque ville. À la fin de 1945, le bilan atteint environ 140 000 morts à Hiroshima et 70 000 à Nagasaki. Viennent ensuite, pendant des années, les leucémies et les cancers des survivants, les hibakusha. Arika Kurosawa en parle très bien dans Rêves.
La bombe ajoute une terreur nouvelle à celle des raids incendiaires. Ceux-ci s’annonçaient par les sirènes ; la bombe arrive avec quelques avions, un éclair et un souffle. Les survivants d’Hiroshima inventent un mot pour la nommer : pikadon, « l’éclair et le boum ».
Puis vient la menace invisible. Des gens apparemment indemnes perdent leurs cheveux, se couvrent de taches violacées et meurent des semaines plus tard. La mort peut se trouver déjà dans le corps sans qu’on le sache.
Août-septembre 1945 : la capitulation
Le 8 août, l’URSS déclare à son tour la guerre au Japon et envahit la Mandchourie, qui s’effondre en quelques jours. Les historiens débattent encore du poids respectif des bombes et de l’entrée en guerre soviétique dans la décision de capituler.
Le 15 août, les Japonais entendent pour la première fois la voix de leur empereur, à la radio. Il leur demande d’endurer l’insupportable et évoque une bombe nouvelle d’une cruauté sans précédent.
Le 2 septembre 1945, la capitulation est signée à bord du cuirassé Missouri, dans la baie de Tokyo. On y avait fait venir des États-Unis le drapeau du commodore Perry. L’ère moderne du Japon avait commencé avec des navires américains dans cette baie ; son empire s’achève sous un cuirassé américain, au même endroit.
Le bilan est immense. Environ trois millions de Japonais sont morts, et la guerre a fait des millions d’autres victimes dans toute l’Asie, dont plus de dix millions en Chine selon la plupart des estimations. L’empire est perdu, les villes sont en ruines, et l’empereur lui-même s’apprête à renoncer à sa nature divine.
Se relever des cendres (1945-1954)
Entre 1945 et 1954, le Japon vaincu se reconstruit sous tutelle américaine, sans pouvoir parler librement de la bombe. Quand la parole se libère enfin, le pays a retrouvé assez de forces pour mettre ce traumatisme en images.
1945-1952 : un pays occupé
À partir de septembre 1945, le Japon est occupé par les forces alliées, sous la direction du général américain Douglas MacArthur. L’Occupation veut démilitariser et démocratiser le pays : l’armée est dissoute, des dirigeants sont jugés pour crimes de guerre au procès de Tokyo (1946-1948), d’autres sont écartés de la vie publique.

Les dieux aussi sont détrônés. En décembre 1945, l’Occupation sépare l’État et le shintō. Le 1er janvier 1946, l’empereur Hirohito déclare publiquement qu’il n’est pas un dieu vivant.
La Constitution de 1947 va plus loin. Par son article 9, le Japon renonce pour toujours à la guerre et à entretenir des forces armées. Le pays qui vivait pour son armée et son empereur doit désormais se définir sans l’un ni l’autre.
Le silence imposé sur la bombe
C’est un point essentiel pour comprendre Godzilla : pendant l’Occupation, les Japonais ne peuvent pas parler librement de la bombe. En septembre 1945, les autorités d’occupation imposent un code de presse qui interdit de critiquer les Alliés ou de troubler l’ordre public. Dans les faits, les récits, les images et les données médicales sur Hiroshima et Nagasaki sont censurés ou classés secrets.
Les exemples sont nombreux. Les images tournées dans les deux villes par une équipe de cinéastes japonais, à l’automne 1945, sont confisquées par les Américains, qui ne les rendront qu’à la fin des années 1960. Hiroshima, le reportage du journaliste américain John Hersey publié aux États-Unis en 1946, n’est traduit en japonais qu’en 1949.
La même année, le livre Les Cloches de Nagasaki, qui renferme le témoignage du médecin Takashi Nagai, lui-même irradié, n’est autorisé qu’avec une annexe imposée par la censure. Elle décrit les massacres commis par l’armée japonaise à Manille. La souffrance japonaise ne peut alors être racontée qu’accompagnée du rappel des crimes japonais.
Les survivants vivent ainsi leurs souffrances dans l’isolement, souvent rejetés par crainte d’une contagion imaginaire. Le reste du pays connaît mal ce qui s’est passé, en particulier les effets des radiations.
La parole se libère avec la fin de l’Occupation, le 28 avril 1952. En août 1952, le magazine Asahigraph publie pour la première fois à l’attention du grand public des photographies des deux villes détruites. Le cinéma suit aussitôt : Kaneto Shindō tourne Les Enfants d’Hiroshima (1952), puis Hideo Sekigawa Hiroshima (1953), avec des dizaines de milliers d’habitants de la ville comme figurants.
Godzilla arrive dans cette brèche. Après sept ans de silence imposé, la bombe vient à peine d’être mise en images, et le pays cherche encore comment la raconter.
Le cinéma sous tutelle
Le cinéma japonais est lui aussi encadré. Les services de l’Occupation contrôlent les scénarios, découragent les films de sabre jugés porteurs de valeurs féodales et militaristes, et encouragent les sujets démocratiques.
À la Tōhō, l’après-guerre est marqué par de longues grèves entre 1946 et 1948. La dernière s’achève en août 1948, quand la police, appuyée par l’armée américaine, ses blindés et ses avions, vient évacuer les studios occupés. On dira avec ironie qu’il ne manquait que les navires de guerre. Une partie des vedettes et des employés quittent alors la Tōhō pour fonder un studio rival, la Shintōhō.
Les hommes qui feront Godzilla traversent ces années en marge. Eiji Tsuburaya, qui avait dirigé les effets spéciaux des films de guerre de la Tōhō, est écarté de l’industrie par l’Occupation à cause de ce travail de propagande. Ishirō Honda, rentré de captivité en 1946, reste assistant réalisateur et attend son tour.
1950-1954 : les débuts du miracle économique
La reprise vient d’une autre guerre. En juin 1950 éclate la guerre de Corée, et le Japon devient la base arrière des forces américaines. Leurs commandes massives de matériel, de véhicules et de services relancent l’industrie ; Toyota, alors au bord de la faillite, est sauvée par des commandes de camions militaires.
La guerre froide change aussi les priorités de Washington, qui veut désormais un Japon allié et réarmé face au communisme. Une « réserve de police nationale » est créée en 1950 ; elle deviendra, le 1er juillet 1954, les Forces japonaises d’autodéfense, malgré l’article 9.
Le traité de paix de San Francisco, signé en septembre 1951, rend sa souveraineté au Japon en avril 1952. Un traité de sécurité, signé le même jour, maintient les bases américaines sur l’archipel. L’ancien ennemi, celui qui a lâché la bombe, devient le protecteur.
Le cinéma japonais connaît au même moment un âge d’or et s’impose dans les festivals internationaux. Rashōmon de Kurosawa remporte le Lion d’or à Venise en 1951, Les Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi le Lion d’argent en 1953, et La Porte de l’enfer de Kinugasa le grand prix du festival de Cannes en 1954.
Le pays et ses studios se relèvent de la même manière : avec peu de moyens, beaucoup d’ingéniosité et l’ambition de rivaliser avec l’Occident. En 1956, un rapport économique du gouvernement pourra déclarer que le Japon « n’est plus dans l’après-guerre ». C’est avec cet état d’esprit que la Tōhō va concevoir Godzilla.
1954 : l’année où tout converge
En 1954, tous les éléments qui feront Godzilla se rencontrent en quelques mois.
- 1er mars. L’essai Castle Bravo irradie l’équipage du Daigo Fukuryū Maru. Une centaine d’autres bateaux de pêche sont contaminés à des degrés divers, et le Japon redoute de manger du poisson.
- Mars-avril. Lewis Strauss, président de la Commission américaine de l’énergie atomique, nie toute responsabilité. Il attribue les lésions des marins à la chaux du corail et suggère que le bateau pourrait être un navire espion à la solde des Soviétiques.
- Printemps. Dans l’arrondissement de Suginami, à Tokyo, des mères de famille lancent une pétition contre les bombes atomiques et à hydrogène. Elle réunira 30 millions de signatures en août 1955 et donnera naissance au grand mouvement antinucléaire japonais.
- Avril. À la Tōhō, le patron de la production, Iwao Mori, donne son feu vert à un mystérieux « Projet G ».
- Avril-juin. Aux États-Unis, Oppenheimer est jugé lors d’une audience de sécurité, puis privé de son habilitation : le père de la bombe paie ses réticences face à la bombe H.
- 1er juillet. Création des Forces japonaises d’autodéfense.
- 2 août. Début du tournage de Godzilla.
- 23 septembre. Aikichi Kuboyama meurt, alors que le film est encore en tournage.
- 3 novembre. Godzilla sort dans tout le Japon.
Tous les ingrédients sont réunis : un pays vaincu, un traumatisme longtemps tu puis libéré, une puissance américaine à la fois protectrice et menaçante, une économie et un cinéma en plein redémarrage. Il ne manque plus que des hommes pour donner forme à la peur.
Avant d’évoquer les premiers pas de Godzilla sur Tokyo, nous aborderons les parcours d’un ancien soldat devenu cinéaste, d’un producteur privé de son film et d’un studio prêt à tout. Ils vont réveiller le monstre qui sommeille dans les traumatismes du Japon, et dans le plus grand secret.