Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Le rapport entre la création, la perception et l’identité d’une œuvre dépend de la manière dont elle sera interprétée, assimilée, non seulement par la presse, mais aussi et surtout par les spectateurs. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ?

À travers ces témoignages personnels, nos rédacteurs reviennent, chacun à leur manière, sur leur relation au cinéma et à l’écriture.

Mensonge du réel, vérité de l’intime

Le cinéma, c’est 24 mensonges par seconde (plus depuis le numérique). Les codes de la grammaire cinématographique sont pensés, élaborés en amont et la mise en scène nous trompe. Il y a une intentionnalité à déchiffrer. Ce n’est jamais tout à fait naturel, d’où l’expression « c’est du cinéma ». Un idéal est montré, il nous inspire, sans que ce ne soit jamais vraiment réaliste.

C’est une machine à fabriquer du sens et de l’émotion plutôt qu’un reflet fidèle du réel.

La suspension consentie de l’incrédulité nous amène à adhérer, plus ou moins, à une structure qui obéit moins aux conséquences de la réalité qu’à la façon dont ce sera reçu, perçu et ressenti par le spectateur. On peut se réfugier dans le cinéma pour mieux fuir sa vie.

Un film (ou une série) est souvent homogène, que ce soit dans sa mise en scène, son style, sa tonalité ou l’interprétation des acteurs, malgré le rythme et les variations. Ce qui fait qu’il suffit d’une minute de visionnage de Camping Paradis pour savoir que c’est probablement médiocre du début à la fin.

Quand on apprécie un film, on a parfois envie d’être à l’intérieur, de vivre dans sa logique interne. Écrire pour Le Mag du Ciné me permet de prolonger le plaisir, de me rapprocher de l’œuvre, de baigner dedans. Je regarde le long-métrage, je note les idées fortes, les meilleures répliques, puis je structure, je développe. J’ai d’abord la tête dans le guidon avant de voir le tableau des réflexions dans leur ensemble, afin de gagner en hauteur de vue. Je critique le film, je fais de même avec ma propre critique, pour enfin être le plus possible fidèle à ce que je pense.

Pour évoquer l’exercice de manière plus générale, je considère l’écriture comme une extension de l’individu. Les mots, leurs sens, leurs musicalités témoignent de soi et deviennent présents dans une interface qui nous fait prendre du recul sur ce que l’on analyse et ce que l’on formule. Ce va-et-vient permanent entre ce que l’on est, ce que l’on montre et ce que l’on voit de nous définit l’intimité que l’on aime partager.

Peut-être écrivons-nous moins pour être lus que pour apprendre à nous voir exister.

Oka Liptus

Figer le mouvement, transmettre les émotions

Transcrire le cinéma à l’écrit est un paradoxe stimulant : il s’agit de transposer sur une page blanche un art défini par le mouvement, la lumière et le son. Pour moi, rédiger une critique ne consiste pas à disséquer froidement une œuvre, mais à restituer une expérience globale. Mon but est de traduire l’impact du film, du magnétisme des acteurs à la gestion des silences, en adaptant le rythme de mon écriture à la mise en scène du cinéaste. La critique devient ainsi le prolongement textuel de l’écran.

Ma méthode s’organise en deux temps. D’abord, je prends des notes dans le noir pendant la projection pour fixer mes impressions immédiates et la dimension sensorielle du film. Ensuite, la phase de rédaction me permet de structurer cette matière brute et de cartographier les idées. C’est là que j’aime créer des résonances : je croise le film avec mes lectures théoriques, l’inscris dans l’histoire du cinéma en le reliant à d’autres œuvres, ou le fais dialoguer avec d’autres formes d’art.

Cet exercice m’apporte un ancrage indispensable. Il m’oblige à habiter pleinement mon regard et à accueillir les œuvres avec tout mon être. Au-delà du simple partage, c’est une manière intime de graver l’éphémère d’une projection et de faire de la critique un espace de pensée vivant, au carrefour des arts et des émotions.

Chloé Margueritte

L’écriture révélatrice du ressenti

Publier une critique sur une œuvre cinématographique relève d’une certaine gageure, entre Cocteau (« Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur ») et Beaumarchais (« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. »)

Nécessairement subjective, une critique représente pour moi un exercice de création délicat où je recherche d’abord à faire passer mon ressenti et mes émotions, selon un point de vue et des choix personnels, en lien avec le genre du film et les messages qu’il véhicule.

Pendant la projection du film je pense déjà à ce que j’en dirai. Puis, si je me décide à écrire, je prends très vite des notes en brouillon qui ne serviront pas toutes pour éviter les spoilers. Je me renseigne sur le réalisateur et les acteurs principaux, leurs interviews éventuels sur le film et consulte les secrets de tournage disponibles. Puis j’organise mes idées et ma façon d’écrire pour faire ressortir ce qui me paraît important en m’appuyant, selon les cas, sur les caractéristiques du scénario, de la mise en scène, de l’image et de la musique. J’insiste toujours sur le jeu des acteurs, qui souvent font le film. Et je mets en parallèle avec d’autres opus si cela éclaire mon propos.

Par une approche le plus souvent holistique, j’ai toujours une période de doute sur le fil conducteur de mon texte, mais une grande satisfaction quasi cathartique m’anime quand je trouve enfin les clés de ce que je veux dire !

Ce que m’apporte une critique est de deux natures : d’abord communiquer mon avis intime sur une œuvre et échanger avec d’autres rédacteurs. Ensuite le travail d’écriture par lui-même, que je cisèle autant que possible, et qui sans doute contribue à me faire exister.

Bruno Arbaud

Un engagement de l’être entier

J’écris mes critiques pendant le film dans une sorte de réminiscence présente au moment précis où je vois le film : je suis déjà en train d’écrire. Séance tenante.

Et aussi juste après, en marchant, en m’interrogeant sur ce que le film accroît ou transforme de ma vie. Quel degré de souvenir va-t-il me procurer ? Vais-je vivre plus intensément après ou au contraire le film m’affaiblit-il ? Et surtout me modifie-t-il ?

Cette morphologie et contamination du film sur mon corps, ma vie psychique et organique est mon seul viatique.

J’essaye d’écrire en Socrate. Ne m’intéresse pas de raconter l’histoire, l’inscription du film dans l’œuvre compte mais je laisserai toujours au film le droit de vivre au pur présent. De sauter dans un temps vierge. Je m’imagine spectateur sans passé.

Écrire est toujours une maïeutique où il s’agit de faire accoucher les films de ce qu’ils offrent en vitalité, perturbation, questionnements, émotions, foi dans le cinéma ou choix authentiques. Écrire m’est un mouvement vital pour le cinéma comme pour le théâtre, un acte total, un engagement existentiel.

Violette Villard

Révéler une œuvre… et se révéler soi-même

La critique de films… Rien que ce mot ne correspond pas vraiment à ce que j’imagine de l’analyse d’un long-métrage. Parce qu’il sonne de manière péjorative et qu’avis me semble plus approprié. Ma passion pour le septième art s’est révélée de manière peu originale, un dimanche après-midi de janvier 1998 devant Titanic. J’avais 12 ans et, dès lors, les salles de cinéma ont occupé une énorme part de mon temps et de ma vie. La décennie suivante, adolescent, j’ai dévoré des films en salles et à la maison, ajoutant pierre après pierre des connaissances à ce qui allait devenir ma passion. Puis, sans que je m’en rende compte et peut-être grâce à la lecture de magazines comme Première ou Ciné Live, j’ai commencé à analyser les films que je voyais. Le sort en était jeté.

De manière complètement aléatoire et pour le simple plaisir d’écrire au début, j’ai commencé à rédiger mes avis et noter les films. Puis j’en suis venu à créer ma page Facebook attitrée, créer une communauté d’échange et publier sur les sites dédiés. Comme une suite logique de mes sorties cinéma. Ma pensée critique s’est construite sur le long terme. Sur certaines œuvres, la base de mon futur avis se fait déjà pendant le film tandis que pour d’autres, il faut que celui-ci décante et elle me viendra dans les heures qui suivent. J’ai cependant besoin d’écrire à chaud la plupart du temps, l’esprit encore dans la salle, quitte à y revenir les jours suivants. Mon ressenti peut évoluer entre cet instant dans la salle et une fois que l’œuvre a refroidi dans mon esprit (et parfois mon cœur).

J’ai la chance d’écrire vite (peut-être un peu trop), regrettant parfois des avis trop impulsifs et manquant de recul. Mais quand vient le moment de livrer mes impressions, j’aime à donner le contexte de l’œuvre, de son réalisateur à sa distribution en passant par le sujet ou, éventuellement, son message. Puis j’entre en général dans une analyse plus approfondie, référant ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins (ou pas). Il faut avouer que pour certains films, il n’y pas grand-chose à dire alors que d’autres pourraient donner des pages entières. Là aussi est notre rôle de condenser et synthétiser ou, à l’inverse, broder. Écrire est un plaisir. Voir un film l’est encore plus. Allier les deux cristallise ce qui fait que le cinéma est ma passion depuis maintenant trente ans. J’aime le cinéma et il me le rend plutôt bien la plupart du temps. Alors que ce soit pour le simple plaisir littéraire de la rédaction mais aussi pour faire partager un point de vue ou encore faire sortir de l’ombre des films méconnus et, au contraire, déconseiller des purges, les raisons sont multiples mais toujours ludiques et passionnées.

Rémy Fiers

Une quête du Graal

Pour écrire une critique ?

Je commence par noter tout ce qui me reste juste en sortant du film. Des bouts de phrase qui rappellent les instants marquants.

Le lendemain (jamais le jour même), j’enrichis cette base en consultant quelques sites (Avoir-alire, Le Bleu du miroir, et surtout le très pointu Critikat) ainsi que les éclaireurs que j’ai choisis sur SensCritique, de fines plumes qui n’ont souvent rien à envier à la critique professionnelle. Cela me permet surtout de me remémorer certains passages.

Je relis alors tout ce que j’ai noté, parfois en structurant par thèmes, et je me lance. L’angoisse de la page blanche dure peu : une idée en appelle une autre, le texte se structure assez spontanément.

Reste un gros travail de relecture, à de multiples reprises, pour que la lecture soit fluide. Le grand plaisir, la récompense, c’est d’atteindre cette fluidité : d’associer richesse du contenu et limpidité. Un Graal !

Jérôme Duvivier

Itinéraire d’un passeur

L’écriture d’une critique, outre son devoir de transmission, m’apparait comme étant un exercice périlleux où l’on doit concilier la subjectivité inhérente à notre statut de spectateur et l’objectivité pour donner un ensemble qui soit à la fois pertinent, enrichissant mais aussi et surtout révélateur d’une vraie réflexion. Les films, par essence, sont des conversations lancées à l’égard des spectateurs, et la critique est pour moi l’occasion de répondre à ce que le film dit et pouvoir ainsi attester de son intérêt, de son acuité et de son point de vue.

A ce titre, la critique doit répondre à plusieurs impératifs. D’abord, une fluidité dans le style et dans le contenu afin que la personne qui daigne la lire soit à la fois divertie, charmée et donc plus susceptible de saisir, à défaut de l’entièreté du film, sa substance. Ensuite, elle doit être adaptée en fonction du film puisque toutes les œuvres ne nécessitent pas une analyse poussée, et donc une réponse appropriée. Je considère de facto la critique comme « réussie » dès lors que j’arrive à approcher les points qui me semblent majeurs à aborder, tout en donnant à lire un texte qui soit agréable et susceptible d’être partagé avec autrui.

Ce que ça m’apporte tient finalement à peu de chose, même si ce point sape complètement l’humilité que je pense incarner : celle de pouvoir assumer un rôle de passeur. Pour une personne qui accepte sciemment de voir plus de 450 films par an, la tâche de transmission me semble nécessaire et je dirais, presque, un sacrifice que je suis prêt à faire pour guider de façon sereine les personnes qui n’ont pas mon temps et mon envie de découvrir autant de films chaque année.

Antoine Delassus

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

La fin d’Oak Street : Ce que la saga Jurassic Park/World ne nous avait pas offert…

Le dernier des blockbusters estivaux 2026 est peut-être également...

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus