Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Après Blue Jean, Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles. Tourné en 35 mm dans la campagne humide du Devon, ce nouveau Raison et Sentiments soigne ses images, garde la romance, mais égare la satire.

Plus de deux siècles après sa mort, Jane Austen hante toujours les écrans. Orgueil et Préjugés, Emma ou Persuasion reviennent sans relâche, en mini-séries, en films à costumes ou en transpositions modernes, de Clueless au Journal de Bridget Jones. Dans l’imaginaire collectif, son nom évoque des bals, des calèches et des baisers longtemps différés, sans pour autant éclipser la moraliste ironique qui dépeignait le mariage comme un marché. Premier roman publié d’Austen, en 1811, Raison et Sentiments en offre la matrice avec deux sœurs, deux manières d’aimer et une société où le cœur doit composer avec le portefeuille.

C’est à ce monument que s’attaque Georgia Oakley. Avec Blue Jean (2022), elle avait séduit par l’honnêteté de son écriture et la spontanéité de ses héroïnes étouffées par la norme. Son deuxième long-métrage la propulse dans une autre économie, celle d’une dynamique de studio et d’un premier scénario écrit par la romancière Diana Reid. La cinéaste y cherche la même vérité sans vraiment l’atteindre. Studio ou écriture de commande, qu’importe le coupable, tout avance sur des rails. Blue Jean incarnait ses intentions les plus sincères, mais Raison et Sentiments se contente de les énoncer.

Beaucoup de raisons, trop peu de sentiments

Le début est pourtant prometteur. Un patriarche qu’on ne verra jamais, un domaine qui file au fils du premier lit, un foyer de femmes qui ne possède plus rien, sinon l’espoir d’un mariage garant de bonheur et de sécurité. Oakley pose avec précision ce que vaut une femme dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, et rappelle que le récit d’Austen, loin des romances huilées d’Hollywood, sonde l’écart entre nos attentes et la réalité, entre ce qu’on choisit de croire et ce qu’on accepte de sacrifier. Le film le dit sans détour. Pour ces jeunes femmes, aimer revient à miser toute leur existence sur un homme qui, lui, reste libre de choisir, de se taire ou de s’en aller. Le silence d’Elinor et l’exaltation de Marianne sont moins deux tempéraments opposés que deux réponses à une même impuissance. Daisy Edgar-Jones compose une Elinor d’une retenue juste et Esmé Creed-Miles une Marianne dont la fougue déborde du cadre. La caméra colle ainsi à leurs visages, leurs corps, leurs robes froissées et tachées, nous rapprochant ainsi de la famille Dashwood en exil, toujours pleine de vie et de complicité.

Puis la mécanique s’enraye. Trop elliptique et trop explicatif à la fois. Le film ralentit trop souvent pour expliquer ce qu’il a coupé du récit, répète ce qu’on a déjà compris et sème ses indices clés avec bien trop de rigueur que l’on peut facilement prévoir chaque péripétie et leur résolution. Malgré ses 2h12, les personnages ne sont qu’effleurés. Le colonel Brandon (Herbert Nordrum) est trop effacé pour que sa vulnérabilité convainque, la mère (Caitriona Balfe) et la petite Margaret (Bodhi Rae Breathnach) flottent comme des fantômes. L’idylle de Marianne et Willoughby (Frank Dillane) tient en quelques minutes et un poème récité en voix off. L’idée d’un amour rêvé à travers les livres était belle, mais on regarde Marianne rêver sans rêver avec elle, et la culpabilité que Willoughby laisse percer à sa dernière apparition ne peut guère émouvoir qui n’a pas cru à cet amour. Quant à Elinor et Edward (George MacKay), ils voient leurs non-dits finement amenés s’enliser dans des dialogues convenus. Ce qui est paradoxal pour un film qui n’est jamais aussi juste que lorsque ses personnages se taisent.

Le cœur en théorie

Reste alors la sororité, cœur revendiqué du projet où deux sœurs n’ont rien d’autre à s’offrir qu’une affection, un sourire embarrassé ou un portrait dessiné à la main. Là où Austen faisait se répondre deux caractères, le scénario choisit la fusion, une compréhension mutuelle entre Elinor et Marianne, qui sont plus proches, mais aussi plus creuses, car la tension promise par le titre se dissout en chemin.

Plus dommageable encore, le film retient la romance et laisse filer la satire. Le roman est une mosaïque de couples dont chaque membre éclaire l’autre ; il n’en reste que des pièces isolées. Fanny (Stacy Martin) devient une méchante de conte face à son époux John (Tom Brooke) empathique mais faible, et l’égoïsme ordinaire que moquait Austen se mue en vice individuel. Fiona Shaw électrise cependant chaque apparition de Mrs Jennings, malgré un humour de convenance. Et les enjeux sociaux, si bien posés au départ, s’effacent devant les seules affaires de cœur dont on attend encore la montée du désir.

Le parti pris naturaliste et sensoriel ne survit pas mieux. Entre les danses de campagne, la vie londonienne terne et les landes détrempées, tout vise l’authenticité. Le 35 mm et la photographie style vintage captent bien la pluie du Devon, mais un montage pressé et une musique au violon omniprésente écrasent toute nuance. Naturaliste par l’œil, le film ne l’est pas par l’oreille, et ses plans n’ont pas le temps de durer pour laisser les personnages, leurs doutes ou leurs passions exister. On regarde ainsi l’averse sans jamais être trempé. À force de composer des tableaux dignes d’une couverture de roman, il rejoint le Hamnet de Chloé Zhao dans une même complaisance pour la belle image en passant quasiment à côté du fond.

Plus soigné dans sa facture que la version d’Ang Lee (1995), limpide pour qui découvre Austen, ce Raison et Sentiments ne fait pas oublier la mini-série de la BBC de 2008, qui trouvait, avec un budget modeste, le temps et l’éloquence de faire vivre sa galerie de portraits. On a parfois le sentiment ici que le film ne fait que résumer de manière fonctionnelle le récit, pourtant riche en émotion. C’est une vérité universellement reconnue qu’un film en possession d’aussi belles images doit être en quête d’une âme. Celui-ci la cherche encore.

Raisons et Sentiments (2026) – fiche technique

Titre original : Sense and Sensibility
Réalisation : Georgia Oakley
Scénario : Diana Reid, d’après le roman de Jane Austen
Interprètes : Daisy EDGAR-JONES, Esmé CREED-MILES, Caitríona BALFE, Franck DILLANE, George MACKAY, Herbert NORDRUM, Bodhi RAE BREATHNACH, Fiona SHAW
Photographie : Arnaud Potier
Montage : Izabella Curry
Musique : Roger Goula Sarda
Décors : Francesca Balestra Di Mottola
Costumes : Grace Snell
Producteurs : Tim Bevan, Eric Fellner, India Flint, Jo Wallett
Producteurs exécutifs : Thea Paulett, Angela Moneke
Sociétés de production : FOCUS FEATURES, WORKING TITLE, UNIVERSAL PICTURES
Pays de production : Royaume-Uni, États-Unis
Société de distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h12
Genre : Drame, Historique, Romance
Date de sortie : 23 septembre 2026

2.5

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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