« Orgueil et Préjugés » : étude de classes

Claudia Kühn et Tara Spruit publient aux éditions Jungle une adaptation graphique d’Orgueil et Préjugés, de Jane Austen. 

Publié pour la première fois en 1813, Orgueil et Préjugés s’est imposé comme un pilier de la littérature anglaise du XIXe siècle, emblématique de l’acuité psychologique et sociale de Jane Austen. Le roman explore les normes sociales, les relations de pouvoir et la complexité des émotions humaines dans le cadre restreint de la gentry anglaise. C’est à travers l’histoire d’amour conflictuelle entre Elizabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy que l’auteure scrute les biais, les illusions et les injustices qui sous-tendent les interactions sociales. Le titre, en lui-même, en dit long : l’orgueil et les préjugés ne sont pas seulement des traits constitutifs des personnages, mais bel et bien les forces motrices d’un système de valeurs et de jugements codifiés, dont le roman expose généreusement les failles.

Dans cette adaptation fidèle, Claudia Kühn et Tara Spruit reprennent l’essentiel de la trame de Jane Austen. Les auteurs manient la satire avec brio, en faisant le lit d’une observation critique de la société. On y suit la famille Bennet, qui se compose de cinq filles, dont l’avenir financier repose sur un mariage avantageux. L’une d’entre elles, Elizabeth, indépendante et vive d’esprit, est rapidement contrariée par le comportement arrogant de M. Darcy, qu’elle vient de rencontrer. Elle comprend pourtant peu à peu que ses idées préconçues se sont révélées fausses…

Le mariage constitue l’axe central de ce roman graphique. Il est envisagé non pas comme une simple union romantique, mais comme un enjeu social et économique. Le destin des sœurs Bennet, sans dot ni perspective d’héritage, dépend entièrement de leur capacité à se lier à un bon parti. On retrouve ainsi la critique de la marchandisation de l’union conjugale voulue par Jane Austen. Autre point central : les préjugés de classe. Ceux de Darcy se heurtent à la vision égalitaire et franche d’Elizabeth, mais cette dernière elle-même n’est pas en reste, mue par des perceptions erronées. Tout cela met en lumière la rigidité des distinctions sociales. 

Ce dont Claudia Kühn et Tara Spruit rendent parfaitement compte, c’est qu’Elizabeth et Darcy incarnent des valeurs opposées : elle représente l’esprit libre et critique, tandis qu’il incarne la tradition et l’orgueil aristocratique. Leur union symbolise à cet égard une forme de compromis entre tradition et indépendance, préfigurant peut-être une nouvelle forme de société. Il faut aussi noter que leurs biais initiaux s’effondrent à mesure qu’ils découvrent l’autre sous un jour nouveau. Les personnages qui gravitent autour d’eux supportent une autre lecture de la société, plus acerbe : Wickham, par exemple, est l’antithèse de Darcy, dénué de scrupules et exploitant son charme pour manipuler et séduire.

Si cette adaptation conserve l’intelligence de Jane Austen à décrire les aspirations et frustrations des femmes dans une société qui les considère trop souvent comme des biens d’échange – et notamment leurs parents –, elle n’apporte pas vraiment de plus-value par rapport à l’œuvre originelle. Plutôt classique dans sa construction, elle met en vignettes, de manière conventionnelle, ce qu’était la société britannique du début du XIXe siècle, marquée par des stratégies d’accumulation de capitaux symboliques et économiques, comme aurait pu le dire Pierre Bourdieu. 

En définitive, cette adaptation accentue avant tout l’accessibilité d’un chef-d’œuvre littéraire. Un commentaire social sur la fragilité de la classe moyenne, montrant combien la position économique d’une famille peut être vulnérable et dépendre de facteurs comme l’héritage ou le mariage. Cette critique, qui illustre un malaise social sous-jacent, est formulée par une Jane Austen cherchant à exposer l’instabilité matérielle derrière le masque de la respectabilité et du confort apparent de la gentry.

Orgueil et Préjugés, Claudia Kühn et Tara Spruit
Jungle, octobre 2024

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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