« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

Jusque-là enfermé dans son rituel domestique, Taupe cède à l’appel irrésistible du dehors. En quittant son terrier, il s’expose à tous les possibles. C’est le projet du Vent dans les saules : sortir de soi, s’exposer au monde et découvrir, parfois, dans l’autre un miroir inattendu.

La promenade devient une initiation. C’est là que se produit la rencontre avec Rat, bon vivant un brin paresseux, animal dont la nonchalance cache une sensibilité réelle. À ses côtés, Taupe apprend à regarder la nature qui l’entoure. Il apprend à se laisser porter. Et dans ce mouvement flottant, l’amitié s’ébauche, avec l’évidence des choses simples.

Autour d’eux gravite une galerie de personnages qui semblent issus d’un théâtre pastoral autant que d’une comédie de mœurs. Loutre, furtif et familial, apparaît comme une présence intermittente ; Blaireau, bourru et terrien, incarne une sagesse ancienne. Et puis il y a Crapaud, inoubliable. Dandy grotesque, aristocrate fantasque, il est le grain de sable dans cette mécanique douce, le chaos jubilatoire qui fait dérailler la quiétude.

Crapaud est, à bien des égards, le moteur narratif du récit. Ses lubies, toujours plus extravagantes les unes que les autres, introduisent une tension dans cet univers autrement contemplatif. Il est ridicule, certes, mais jamais insignifiant : derrière son orgueil outrancier et son ego surdimensionné se dessine une critique subtile des excès humains, de cette agitation moderne qui tranche avec la sérénité du monde animal. Là réside l’esprit du texte originel de Kenneth Grahame, que Michel Plessix restitue avec finesse : une réflexion feutrée sur la vitesse, le progrès, et ce que l’on perd en chemin.

Car Le vent dans les saules est avant tout une ode à la lenteur. Les scènes les plus marquantes ne sont pas celles de l’action, mais du repos : un déjeuner sur l’herbe, une rêverie au fil de l’eau, une halte dans un terrier chaud et accueillant… Le récit épouse le rythme des saisons, et avec lui celui d’une nature omniprésente, tantôt rassurante, tantôt mystérieuse. La vallée, toile de fond de l’histoire, devient presque un personnage à part entière.

Graphiquement, l’adaptation de Michel Plessix atteint une forme de grâce. Le trait, d’une précision délicate, s’attarde sur les détails (une feuille, une pierre, une ondulation de l’eau) avec une attention passionnée. Les couleurs pastel enveloppent le récit d’une douceur diffuse, comme un souvenir d’enfance qui refuserait de s’effacer.

On retrouve en bonne place la thématique de l’amitié. Une amitié imparfaite, faite de désaccords, de maladresses, mais surtout de fidélité. Taupe grandit au contact des autres ; Rat se révèle plus profond qu’il n’y paraît ; Blaireau s’adoucit ; et même Crapaud, dans ses excès, sans se défaire jamais complètement de lui-même, trouve une forme de grâce.

En refermant cette très belle édition prestige, on ne peut que saluer l’effort de fondre un poème bucolique dans un écrin graphique parfaitement conçu. Du grand art.

Le Vent dans les saules, Michel Plessix
Delcourt, 9 avril 2026, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
5

Festival

Deauville 2026 : Her Private Hell, hallucinations d’outre-tombe

Nicolas Winding Refn revient avec "Her Private Hell", présenté à Deauville 2026, porté par un récit de renaissance personnelle et un Rising-Star Award pour Sophie Thatcher. Sous la brume numérique et le vernis viriliste, le film ne dévoile qu'un naufrage esthétique et une autoparodie assumée d'un cinéaste à bout de souffle.

L’Étrange Festival 2026 : Leviticus, l’exorcisme du cœur

Dans une Australie rurale et religieuse, un rituel censé guérir deux adolescents de leur homosexualité réveille une entité qui prend le visage de celui qu'ils aiment. Chaque élan de tendresse déclenche une violence qui les force à s'éloigner, sous le regard d'une communauté et d'une famille intraitables.

Deauville 2026 : L’Invitation, marriage stories

Présenté à Deauville 2026, "L'Invitation" réunit Olivia Wilde, Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton dans un huis clos adapté de "Sentimental" de Cesc Gay. Le montage des dialogues fait mouche, mais la mise en scène se montre démonstrative et le cynisme promis s'essouffle trop vite.

Deauville Talent Award 2026 : Brendan Fraser (Pressure)

Dans "Pressure", Anthony Maras revient sur la planification du débarquement américain. Quelques jours avant le D-Day envisagé, une équipe de météorologues est chargée d'arbitrer sur la date de l'événement en prévoyant les conditions atmosphériques au-dessus de la Normandie. Un sujet exaltant malheureusement réduit à un banal duel d'égos, sans suspense ni tension.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.