« Mortépi » : autopsie d’un artiste qui voulait exister

Avec Mortépi, Florian Breuil signe un premier roman graphique d’une densité remarquable, où la quête de reconnaissance artistique se mue en impasse existentielle. Dans une ville à moitié noyée, la disparition devient paradoxalement le dernier moyen d’apparaître.

Il y a, chez Mortépi, une idée fixe qui finit par contaminer tout le récit : exister ne suffit pas, il faut être vu. Dans cet univers crépusculaire où les immeubles trempent dans l’eau stagnante et où les corps eux-mêmes semblent hybrides, l’artiste à tête de porc ne cherche pas tant à créer qu’à laisser une trace. Une trace nette, indiscutable, irréfutable. Or, rien de ce qu’il produit ne lui paraît à la hauteur. Pire : tout lui semble déjà mort-né.

« Ce que j’ai fait de mieux… ce qui me ressemble le plus… c’est de la merde ! Nul ! »

C’est là que Mortépi trouve sa ligne de fracture. Portrait d’un artiste raté, l’album sonde un homme persuadé de n’être ce qu’il est qu’à travers ce que les autres disent de lui : un imposteur, un pervers, un danger public… Avec des récits enchâssés et des sauts temporels, on découvre un auteur qui se relit avec douleur, qui écrit au compte-gouttes, qui évoque à tort et à travers – et même dans un documentaire – un magnum opus qui n’advient pas.

À cet égard, il faut mentionner le fait que la vidéo de Nastassia fixe une version du personnage de laquelle il ne pourra plus s’extraire. Elle fige Mortépi dans un récit qui lui échappe. 

L’ami de Mortépi, Niehling, est sans doute le personnage le plus déroutant du livre. Il se tient en retrait, dans une forme de neutralité qui confine parfois à l’indifférence. Il est un témoin. Lucide mais désengagé. Une présence sans prise. Lui-même est un artiste qui a renoncé, qui vivote désormais tant bien que mal.

Mortépi met en jeu une question centrale : qui fabrique la vérité d’un individu, lui-même ou le regard collectif qui le façonne ? L’album, volontiers sartrien, explore ainsi la fabrication des images publiques, entre le mythe et le lynchage, dans un monde gorgé de récits où une vidéo, un témoignage ou une rumeur suffisent à faire ou défaire une réputation. 

En parallèle, il interroge la valeur de l’art dans un système où la reconnaissance semble dépendre moins de l’œuvre que de sa mise en scène, jusqu’à faire de la mort un geste esthétique possible… Florian Breuil compose comme cadre une ville organique dont chaque plan semble habité d’une fatigue diffuse. Le réalisme du trait, presque photographique par moments, contraste avec la dimension symbolique du récit, un peu comme si le monde lui-même refusait de choisir entre la fable et la chronique.

Mortépi n’apporte aucune réponse. Il se contente d’exposer, avec une lucidité sèche, l’artiste qui, faute de pouvoir contrôler son œuvre, choisit de se transformer lui-même en événement. Florian Breuil est économe en explications – y compris sur les fameux « régularistes » – mais il donne cependant quelques détails sur l’enfance du personnage, sur son envie/besoin de communiquer, sur son rapport aux autres. Tous constituent de précieux indices.

Mortépi, Florian Breuil 
Les Humanoïdes associés, 1er avril 2026, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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