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Accueil Festivals PartagerFacebookTwitterPinterestEmail Jérémy Chommanivong Responsable Cinéma Avec Mal-Mo-E : The Secret Mission, Eom Yuna signe un film historique où les mots deviennent les armes silencieuses d’un peuple privé de sa voix. Inspiré d’un épisode réel – la création clandestine du premier dictionnaire coréen sous l’occupation japonaise –, le film célèbre la langue comme ultime refuge de l’identité nationale, mais aussi comme passerelle entre des mondes sociaux que tout semble opposer. Les Gardiens du Langage Au cœur du récit, la rencontre entre deux hommes : Kim Pan-soo (Yu Hae-jin), petit voyou de quartier, bavard impénitent mais illettré, et Ryu Jeong-hwan (Yoon Kye-sang), enseignant réservé, libraire et membre actif de la Société de la langue coréenne. Leur relation, d’abord teintée de méfiance et d’incompréhension, devient peu à peu le moteur émotionnel du film. Pan-soo, figure populaire et rusée, vit de combines et de débrouillardise dans une Séoul sous contrôle japonais dans les années 40. Grand parleur et petit lecteur, il manie les mots sans les écrire et les jongle sans les comprendre vraiment. C’est dans ce paradoxe que naît la richesse du personnage, qui incarne une oralité vive et une mémoire du peuple, brute et instinctive. À l’inverse, Jeong-hwan représente la rigueur, la transmission savante et la conscience historique. Leur duo compose alors un équilibre fragile mais lumineux : la rencontre du savoir et de la parole, du peuple et de l’intellectuel, du cœur et de l’esprit. Leur collaboration pour compiler un dictionnaire, sous la menace constante des autorités japonaises, transcende la simple entreprise lexicographique. Elle devient une alliance sociale et symbolique, un pont entre deux Corées – celle de la rue et celle des lettrés – réunies par un objectif commun : sauver les mots avant qu’ils ne soient effacés. À travers le regard de Pan-soo, le film révèle la dimension charnelle et émotionnelle du langage. Apprendre à lire, c’est apprendre à ressentir autrement, à comprendre la beauté et la fragilité des mots, mais aussi leur puissance politique. La transformation du père, qui apprend à déchiffrer son propre alphabet pour ses enfants, constitue le fil sensible du récit. Derrière la lutte pour un dictionnaire, se cache un combat intime, celui d’un homme qui découvre dans les lettres coréennes non seulement un outil d’émancipation, mais également de transmission. Le langage est alors synonyme d’héritage, de promesse et de survie. Pan-soo comprend que préserver les mots, c’est protéger ses enfants d’un monde qui veut leur faire oublier jusqu’à leur nom – car le régime japonais impose aux écoliers de renoncer à leur langue et de porter des noms japonais, dans une entreprise d’effacement identitaire totale. Mot pour mot Tout comme son scénario pour A Taxi Driver, Eom Yuna parvient ainsi à lier la grande Histoire et la petite histoire : celle d’un peuple menacé dans sa langue, et celle d’un père qui, par la lecture, retrouve la dignité. La réalisatrice adopte un ton à la fois populaire et humaniste, où l’humour et la tendresse tempèrent la gravité du propos. Certaines scènes d’apprentissage ou d’entraide sont empreintes d’une douce ironie, et la camaraderie entre les membres du groupe linguistique confère au film une chaleur humaine sincère. Cependant, Mal-Mo-E n’est pas sans faiblesses. Le rythme inégal, une certaine linéarité narrative et un pathos parfois appuyé atténuent l’intensité dramatique. La mise en scène, efficace mais classique, privilégie le sentiment au dépouillement esthétique. Le film reste ainsi davantage une œuvre de transmission qu’une proposition cinématographique audacieuse. Mais ce parti pris de clarté et d’accessibilité participe aussi à la portée pédagogique du projet : faire ressentir à un large public que préserver une langue, c’est sauver une mémoire collective. Le dictionnaire, objet central et presque sacré du récit, devient alors métaphore d’un peuple dispersé cherchant à se rassembler à travers ses mots. Le Hangul – alphabet inventé au XVe siècle pour permettre à tous d’écrire – retrouve sa vocation première : unir plutôt que diviser, donner voix à ceux qui n’en avaient pas. Mal-Mo-E, dans ses meilleurs moments, parvient à rendre tangible ce pouvoir politique et poétique du langage. En définitive, Mal-Mo-E : The Secret Mission est une œuvre honorable, parfois trop sage, mais animée par une conviction profonde : qu’il n’existe pas de liberté sans mots pour l’exprimer. Derrière son apparente simplicité, le film révèle la force tranquille de la culture coréenne, portée par l’humilité de ses résistants et la tendresse de ses pères illettrés devenus gardiens de la langue. Une ode émouvante à la parole retrouvée et à la mémoire d’un peuple qui a refusé de se taire. Prix du public au FFCP 2019, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ». Mal-Mo-E : The Secret Mission – bande-annonce Mal-Mo-E : The Secret Mission – fiche technique Titre original : 말모이 Réalisation : Eom Yuna Scénario : Eom Yuna Interprètes : Yu Hae-jin, Yoon Kye-sang, Kim Sun-young Photographie : Choi Young-hwan Montage : Kim Sang-bum, Jeong Won-jun Son : Kim Suk-won Décors : Chae Gyeong-seon, An Ji-hye Costumes : Choe Yun-seon Musique : Jo Yeong-wook Producteur : Park Eun-kyeong Production : The Lamp Pays de production : Corée du Sud Distribution internationale : Lotte Cultureworks Durée : 2h15 Genre : Drame, Historique © Cléa Darnaud