Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Quelques mois après l’avoir ressorti en salles, c’est logiquement que Potemkine Films publie à présent  l’édition « centenaire » du chef-d’œuvre qui lui inspira son nom : Le Cuirassé Potemkine. L’occasion idéale pour celles et ceux qui l’ont raté au cinéma de se procurer ce jalon essentiel du septième art. Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène. Et en fin de compte, non sans paradoxe, son œuvre pourrait jouer le rôle d’un phare dans la nuit des peuples, dont la colère grandit aux quatre coins du monde… 

C’est bien connu : notre époque use et abuse des superlatifs. Alors, comment des yeux anesthésiés par un torrent quotidien d’images jugeront-ils ce qui fut longtemps considéré comme « le meilleur film de tous les temps » ? Cette question, qui pourrait servir de sujet de dissertation, trouve pourtant une réponse évidente dès qu’on a glissé le Blu-ray de cette édition anniversaire du film dans le lecteur et que l’on a appuyé sur « Play ». Pas besoin de convoquer un spécialiste du cinéma soviétique, ni de long discours : Le Cuirassé Potemkine est un chef-d’œuvre indiscutable, de ceux qui frappent même le spectateur le moins averti, plus d’un siècle après avoir vu le jour. Qu’il soit ou non le « meilleur » de l’Histoire n’a strictement aucune importance ; son éclat brillant et sa pertinence demeurent intacts en 2026.

Cet article pourrait donc s’arrêter sur un vif encouragement aux spectateurs qui n’auraient jamais vu le film de se jeter avidement sur cette nouvelle édition. Par conscience professionnelle – et parce qu’une œuvre de ce calibre n’épuisera jamais les grilles d’analyse –, permettez-nous toutefois d’aller un rien plus loin…

Inutile de répéter les arguments (le contexte révolutionnaire, le montage dialectique, le film comme monument vivant, la célèbre scène des escaliers d’Odessa, etc.) parfaitement exposés par notre collègue Jérémy Chommanivong dans son article paru lors de la ressortie du film en salles, il y a quelques mois à peine. Ajoutons simplement quelques pierres à l’édifice. D’abord, il est amusant de constater la discrétion de certains milieux intellectuels lorsqu’il s’agit de présenter Le Cuirassé Potemkine comme un film de propagande communiste. Malgré le fait que l’URSS soit morte et enterrée depuis plus de trente ans, cette question est régulièrement contournée, édulcorée… voire réécrite. La réalité historique est pourtant d’une évidence incontestable : il s’agit d’un film de commande, confiée à Eisenstein par une « commission de commémoration » tout ce qu’il y a de plus étatique afin de célébrer le vingtième anniversaire de la « première » révolution russe, celle de 1905 qui aboutit à une impasse politique deux ans plus tard avec la dissolution de la Douma, puis la reprise en main du tsar Nicolas II. Le Cuirassé Potemkine n’était d’ailleurs qu’une production artistique parmi d’autres prévues par l’État stalinien, même s’il en devint la plus célèbre. L’envergure du film lui-même devait initialement être bien plus vaste : le scénario écrit par une bolchévique de la première heure, Nina Agadjanova, couvrait toute une série d’événements ayant ponctué la révolution de 1905, ce qui aurait multiplié les lieux de tournage. Ce cadre étant posé, il faut préciser qu’Eisenstein bénéficia encore de la période de relative souplesse politique initiée par Lénine avant son décès en 1924. Il put par conséquent remanier le scénario originel afin que le film se concentre sur un seul épisode révolutionnaire : la mutinerie de matelots d’un navire de guerre qui mouillait au large d’Odessa, le 27 juin 1905. Eisenstein jouit également d’une liberté créative importante dans le cadre d’un film qui demeurait « didactique », ce qui explique en grande partie sa stupéfiante réussite et la trace qu’il a laissée dans l’Histoire.

Pour autant, la nature propagandiste du Cuirassé Potemkine doit être soulignée lorsqu’on commente tant le fond de son récit que la forme « révolutionnaire » (c’est le cas de le dire !) de la mise en scène et du montage. En ce qui concerne le premier, il est indéniable que le film simplifie grandement les faits authentiques : le fameux massacre sur les escaliers du port ukrainien, par exemple, n’a jamais eu lieu. Quant à la forme, sans aller dans le détail d’une analyse déjà réalisée sur ce site, concluons simplement qu’Eisenstein manipule constamment les émotions du spectateur. Le Cuirassé Potemkine n’est donc en rien un document historique, c’est une brillante machine à fabriquer l’Histoire. Il s’agit d’ailleurs de la raison principale pour laquelle, parmi tant de films de propagande aujourd’hui oubliés, celui-ci brille encore de mille feux. Dans notre époque obsédée par les récits nationaux, la mémoire collective et les usages politiques du passé, les thèmes présentés par Eisenstein trouvent un écho évident. Faut-il s’en réjouir ? C’est une question qui divisera.

S’il était fondamental de rappeler le contexte idéologique dans lequel le film est né et dont il fut un outil particulièrement efficace, il est tout aussi important de souligner à quel point il peut s’apprécier aujourd’hui comme une œuvre d’art à part entière. En 2026, Le Cuirassé Potemkine impressionne le cinéphile, et non pas uniquement le féru d’histoire ou le passionné de politique, ce qui n’est pas une mince prouesse ! La mise en scène spectaculaire, le génie du montage, les cadrages « physiques » du cinéaste soviétique – dont les idées passent par la chair, celle des poings et des visages des membres de la foule, celle des corps en mouvement… et parfois écrasés –, la modernité inouïe d’Eisenstein frappe encore le spectateur actuel. Philip Dodd, directeur de l’Institute of Contemporary Arts de Londres, a parfaitement saisi la modernité de l’œuvre, d’où son idée géniale de proposer aux Pet Shop Boys, en 2003, d’en concevoir une nouvelle bande originale. Osée voire bizarre sur le papier, cette initiative est une réussite majeure, tant le duo britannique formé de Neil Tennant et Chris Lowe est parvenu à rendre un chef-d’œuvre aujourd’hui centenaire parfaitement pertinent (Eisenstein lui-même souhaitait d’ailleurs que la musique de son film soit réinterprétée tous les vingt ans !), tout en ne trahissant pas le moins du monde la synth-pop qui a fait sa propre renommée. L’expression a beau être galvaudée, elle trouve ici une démonstration parfaite : les vrais chefs-d’œuvre sont intemporels.

Synopsis : Sortie en URSS en 1925, l’œuvre se déroule en 1905, année révolutionnaire, et relate la mutinerie des marins d’Odessa, suivie d’un soutien et d’une insurrection populaires réprimés par l’armée tsariste. L’événement historique fut considéré comme précurseur de la Révolution d’octobre. 

SUPPLEMENTS 

Commençons le commentaire sur les suppléments de cette édition « centenaire » du Cuirassé Potemkine par un léger bémol : si l’on comprend l’importance de célébrer cet anniversaire marquant, il est dommage que Potemkine Films ait déjà édité le film il y a à peine quatre ans… Il s’agit d’autant plus d’un regret en constatant que cette édition-là bénéficiait elle aussi de bandes originales modernes (non composées par les Pet Shop Boys) et, surtout, de nombreux suppléments absents de cette nouvelle édition. Par conséquent, les collectionneurs jusqu’au-boutistes n’auront d’autre choix que de se procurer les deux sorties…

Si l’on fait fi de cette comparaison un peu malheureuse, cette édition « anniversaire » n’a toutefois pas à rougir. L’édition limitée à 1.500 exemplaires arbore un artwork original très réussi, et deux bandes-son sont proposées : celle des Pet Shop Boys, bien sûr (que l’on vous recommande de découvrir !), mais aussi, pour les puristes, la bande-son originale composée par Edmund Meisel en 1926. Composée en douze jours à peine, on oublie souvent que l’œuvre du compositeur autrichien joua un rôle majeur dans la reconnaissance internationale du film, qui n’avait rencontré jusque-là qu’un succès modeste en Union soviétique. Meisel retravaillera avec Eisenstein dès 1927, composant la partition du référentiel Octobre – une autre œuvre de commande de l’État soviétique, cette fois pour célébrer le dixième anniversaire de la révolution bolchévique.

Deux suppléments vidéo sont proposés en accompagnement de cette édition, pour une durée totale d’à peu près 1h30. Le critique et chercheur français Corentin Lê livre d’abord une analyse aussi savante que pertinente du film, d’une durée d’un peu moins d’une demi-heure. Si lui aussi contourne la qualification du Cuirassé Potemkine comme film de propagande, Lê livre cependant un grand nombre de clés de compréhension et d’éléments de contexte, qui permettent de prolonger idéalement le plaisir éprouvé en revoyant ce classique. Une analyse parfois académique, certes, mais truffée d’informations passionnantes ! Intitulé Hochhaussinfonie, le deuxième bonus consiste en un documentaire réalisé par Bettina Renner. Il est consacré aux coulisses d’une projection live du film sur la façade d’un immeuble de Dresde, en juillet 2006, les Pet Shop Boys y ayant interprété en direct leur partition en compagnie de l’orchestre symphonique de la ville. Nous sommes heureusement bien loin d’un document promotionnel, le documentaire s’attachant à réaliser le portrait d’une poignée d’habitants de ce vieil immeuble est-allemand, témoignage du passé communiste de la capitale de la Saxe. Régulièrement menacé de destruction, il se dresse comme une relique d’un passé qui embarrasse l’Allemagne fédérale, et qui constitue un écho troublant au contexte historique du film et à l’idéologie qu’il servit. Les habitants, principalement des personnes âgées, sont à l’image de l’immeuble : seuls, austères, un peu tristes mais attachants. Derrière l’animation que procure dans leur quotidien l’organisation du concert et l’accueil des musiciens chez eux, ces gens que le monde semble avoir oubliés révèlent pudiquement leurs blessures (un mari parti en Allemagne de l’Ouest et jamais revenu, une déception amoureuse, un déracinement…). Un document aussi subtil que bouleversant.

Détail des bonus :

  • le film avec la bande-son des Pet Shop Boys (2004)
  • le film avec la bande-son originale composée par Edmund Meisel (1926)
  • Entretien avec Corentin Lê, critique et chercheur en études cinématographiques (27 min)
  • Hochhaussinfonie : documentaire sur la projection-spectacle du Cuirassé Potemkine sur la façade d’un immeuble en Allemagne, avec un accompagnement musical en direct par les Pet Shop Boys (2017, 68 min)

Note concernant le film

5

Note concernant l’édition

4.5

Festival

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