Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Western « révisionniste » sous forme d’allégorie sans concession du bourbier vietnamien, Fureur apache est sans doute LE chef-d’œuvre méconnu de Robert Aldrich dans les années 1970. Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la  lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres… 

Soyons clairs, Robert Aldrich n’adhérait pas franchement à la mythologie classique de l’Ouest. Si le western n’est pas le genre cinématographique dans lequel il fut le plus prolifique, c’est un de ceux où son regard désillusionné est le plus prégnant, comme en témoigne la tonalité de Bronco Apache ou Vera Cruz, tous deux sortis en 1954. Les héros y sont cupides et cyniques, le regard sur les Amérindiens nuancé, et les illusions sur la conquête de l’Ouest en partie levées. Dans les deux décennies qui suivirent, le cinéaste s’éloigna du western, et lorsqu’il y revint une dernière fois en 1972, en pleine guerre du Vietnam, son regard s’était encore radicalisé. Fureur apache est son règlement de comptes avec le roman national américain… et Aldrich a décidé de vider le barillet de son six-coups.

Comme dans tout bon western, l’intrigue est simple. Mécontent du traitement qu’il subit dans sa réserve, le chef apache Ulzana s’en échappe en compagnie de quelques hommes, et se lance ensuite dans un raid sanglant dont plusieurs colons croisés sur sa route seront les victimes. Un peloton de la cavalerie américaine est lancé à ses trousses, commandé par le jeune et naïf lieutenant DeBuin (Bruce Davison), qui se voit confier là sa première mission importante. Il est assisté par un éclaireur chevronné et revenu de tout, McIntosh (Burt Lancaster) et son scout apache Ke-Ni-Tay (Jorge Luke). Précisons que le récit s’inspire de faits historiques encore plus humiliants pour l’armée américaine que ceux montrés dans le film, puisque l’authentique chef Ulzana et ses onze guerriers parcoururent en 1885 près de 2.000 km en massacrant une quarantaine de personnes et en terrorisant les colons, avant d’atteindre le Mexique sains et saufs ! 2.000 soldats furent lancés à ses trousses, mais Ulzana ne perdit pourtant qu’un seul guerrier dans l’aventure…

Même si Aldrich lui-même y apporta beaucoup de changements, le script a été écrit par l’Ecossais Alan Sharp, ce qui explique sans doute le regard plus européen et moins complaisant posé sur le roman national américain. Parmi la vingtaine de scénarios qu’il écrivit pour le cinéma, on note d’ailleurs chez Sharp un penchant pour les projets non conventionnels, qu’il s’agisse de La Fugue (1975) réalisé par Arthur Penn, le western « hippie » L’Homme sans frontière (premier film réalisé par Peter Fonda, en 1971), ou encore le méconnu Un colt pour une corde mis en scène par Ted Kotcheff en 1974. S’il déclara s’être inspiré de La Prisonnière du désert de John Ford, il est peu de dire que la tonalité de Fureur apache s’en éloigne considérablement. Chez Ford, maestro du western classique, la conquête de l’Ouest est synonyme de progrès de la civilisation. Chez Aldrich, les pionniers sont massacrés et la civilisation est bafouée dans un chaos sanglant que personne ne semble en mesure de maîtriser.

Sharp déplace le sujet vers la violence elle-même, à travers le prisme de l’incompréhension insurmontable entre l’homme blanc et l’homme rouge, dont les systèmes de valeur respectifs sont incompatibles. Voir ou revoir Fureur apache aujourd’hui, en plein règne du politiquement correct et de l’idéologie mortifère woke, représente un vrai bol d’air frais. Le film renvoie en effet dos à dos les deux camps, Apaches et militaires, les uns et les autres n’étant ni des héros ni des monstres. Ulzana ordonne certes des violences intolérables, mais c’est aussi un stratège et un survivant, qui utilisera toutes les méthodes nécessaires pour vaincre. Le lieutenant DeBuin, naïf et imprégné de morale judéo-chrétienne, apprendra à accepter l’ennemi pour ce qu’il est et devra consentir à tous les sacrifices pour l’abattre. Le vieil éclaireur McIntosh en a vu suffisamment pour faire preuve de pragmatisme face à l’insoutenable. Le personnage le plus intéressant du film est sans doute Ke-Ni-Tay, âme perdue coincée entre le mépris des Blancs et celui de ses frères de sang. Qu’est-ce qui anime cet homme, alors ? Impossible de le savoir. La haine entre tribus amérindiennes, voire entre clans d’une même tribu, est une réalité historique rarement rappelée, et ce n’est pas le moindre mérite du film que de l’exposer sans la juger. In fine, le message véhiculé par le film est fataliste : la cruauté et la sauvagerie ne connaissent ni race ni couleur de peau.

La sècheresse et le désenchantement inhérents au sujet exigeaient un cinéaste qui n’a pas froid aux yeux ; par chance, le Robert Aldrich des années 1970 était l’homme de la situation. Même aujourd’hui, la brutalité de ce western a de quoi surprendre. Le sadisme des exactions apaches n’est nullement occulté : exécutions, pillages, viols et torture sont montrés crument, sans stylisation et jamais gratuitement. Ces actes sont exposés pour ce qu’ils sont : des outils de terreur psychologique que, dans une guerre asymétrique, le faible impose au fort. Cette stratégie implacable a deux fonctions : provoquer une contamination de la violence (comme l’illustrent les agissements de certains soldats américains ivres de vengeance) et provoquer des erreurs (comme l’illustre l’admirable séquence finale, modèle d’anti-héroïsme dans un western). Le film étant sorti en 1972, impossible de faire fi du contexte de la guerre du Vietnam à la vision d’un conflit où une armée technologiquement supérieure affronte un ennemi insaisissable dans une guérilla sans foi ni loi, où l’incompréhension culturelle entre protagonistes est totale.

Enfin, il faut mettre en évidence la qualité de l’interprétation des comédiens, dans des rôles particulièrement nuancés. Le casting est évidemment dominé par Burt Lancaster, dont il convient de souligner les choix courageux qu’il fit dans la dernière partie de sa carrière. Dans le cas qui nous occupe, ce choix ne manque pas de piquant, lorsqu’on se rappelle que Lancaster interpréta, près de vingt ans plus tôt, un Apache refusant la reddition de Geronimo et poursuivant la guerre contre les Blancs devant la caméra du même Aldrich (Bronco Apache, 1954) ! Dans Fureur apache, il incarne la mémoire du western lui-même, un homme qui en a trop vu pour encore croire aux mythes. Son absence d’héroïsme et son fatalisme en font, paradoxalement, le personnage le plus émouvant du film. Autour de lui, tous les comédiens, y compris ceux dans des rôles secondaires (Richard Jaeckel, Jorge Luke), sont impeccables. Fureur apache n’est pas seulement un des cinq meilleurs westerns américains des années 1970, il s’agit d’un chef-d’œuvre méconnu et sans concession qui ne peut laisser aucun spectateur insensible.

Synopsis : Lorsque le chef Apache Ulzana s’enfuit d’une réserve indienne avec quelques hommes de sa tribu, et se met à massacrer les fermiers des environs, un régiment de l’armée est envoyé à sa poursuite. Il est dirigé par un jeune officier idéaliste et sans expérience, le lieutenant DeBuin, aidé par l’éclaireur McIntosh, ainsi que Ke-Ni-Tay, un scout indien. Alors que des atrocités commises des deux côtés se multiplient, DeBuin commence à remettre en question ses principes… 

SUPPLEMENTS

Si la qualité de la copie Blu-ray proposée par Elephant Films ne souffre d’aucun défaut, admettons une légère déception en constatant le peu de suppléments qui accompagnent ce film en tout point remarquable. Hormis les habituelles bandes-annonces ainsi qu’une galerie de photos, il n’y a en effet qu’un seul bonus à se mettre sous la dent, une présentation du film par le spécialiste Jean-Pierre Dionnet. Si l’homme fait preuve de son habituel enthousiasme communicatif, la durée de moins de dix minutes ne permet pas de proposer une analyse digne de ce nom, même si ses propos sont, comme toujours, intéressants. Notons toutefois que le commentaire de Dionnet concernant le côté non-conventionnel de l’image devient assez incompréhensible lors de la vision du film. La mise en scène parfaitement maîtrisée d’Aldrich et les nombreux plans magnifiques des paysages de la Coronado National Forest (Arizona), au cœur même du territoire historique des Apaches Chiricahuas, réalisés par le chef opérateur Joseph Biroc (qui remportera l’Oscar deux ans plus tard avec La Tour infernale), contredisent à l’évidence les propos du spécialiste sur ce point précis.

Détail des bonus :

  • Le film par Jean-Pierre Dionnet
  • Galerie de photos
  • Bandes-annonces

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Godzilla Minus Zero : l’orage et la bombe

"Godzilla Minus Zero" confronte le Japon meurtri de 1949 à une nouvelle menace venue du ciel. Première production japonaise filmée pour l’IMAX, la suite de "Godzilla Minus One" signée Takashi Yamazaki mêle horreur historique, combats aériens sous l’orage et duel de kaijus d’anthologie.

Gojira, l’enfant des cendres #05 – Le crépuscule de l’ère Shōwa

Entre 1965 et 1975, le crépuscule de l’ère Shōwa voit Godzilla affronter la concurrence de Gamera, Daimajin et Ultraman, la disparition d’Eiji Tsuburaya, puis Hedorah et Mechagodzilla, jusqu’au dernier film d’Ishirō Honda. Un déclin suivi des renaissances du roi des monstres, de "Shin Godzilla" à "Godzilla Minus Zero".

Gojira, l’enfant des cendres #04 – L’ère Shōwa : du monstre au gardien

Dans l’ère Shōwa, de 1954 à 1964, Godzilla passe du monstre de la bombe nucléaire au gardien de l’humanité. Anguirus, Rodan, Mothra, King Kong et King Ghidorah, portés par Ishirō Honda et Eiji Tsuburaya, reflètent le Japon de la haute croissance, de la télévision et des Jeux olympiques.

Gojira, l’enfant des cendres #03 – Fabriquer Godzilla

Godzilla (1954) ou comment la Tōhō a fabriqué le roi des monstres en trois mois. Costume de latex, Tokyo miniature, rugissement d’Akira Ifukube, puis lecture du film comme miroir d’Hiroshima, réception et naissance du kaijū eiga avec Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Tomoyuki Tanaka.

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Le Destin du fugitif (1948) de Alfred E. Green : la cavale du gentleman cowboy

Sorti aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, "Le Destin du fugitif" est une ode à l’humanité et à la conciliation, et défend encore une vision optimiste de l’Homme, alors que le western s’apprête à devenir de plus en plus cynique, violent et ambigu. Une découverte qui vaut assurément le détour.

Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène.

Le Grand Duel (1972), de Giancarlo Santi : pour quelques plans de Leone

Non dépourvu de plans géniaux – notamment son duel final – et illuminé par le magnétisme de Lee Van Cleef, le film est néanmoins écrasé par le modèle leonien, dont tous les codes sont scrupuleusement respectés. Les suppléments sont généreux et sympathiques… mais eux aussi très imparfaits.