« Le Salaire de la peur » : un Clouzot haletant et post-colonial

Parmi les grands classiques du cinéma français, Le Salaire de la peur s’arroge une place de choix, bien en vue, en jouant sur plusieurs tableaux : un spectacle étourdissant, des thèmes avant-gardistes, des personnages finement caractérisés. Avec sa critique acerbe du colonialisme, des multinationales et de la misogynie, le film d’Henri-Georges Clouzot apparaît en outre d’une actualité brûlante.

Au vu de la longue introduction anti-américaine du Salaire de la peur, on devine aisément pourquoi le film d’Henri-Georges Clouzot fut remanié et amputé de quarante-cinq minutes avant d’être projeté aux États-Unis. Sise en 1952 dans un pays semi-colonisé d’Amérique centrale, l’intrigue montre des routes non asphaltées, des gamins crasseux, des buildings continuellement en chantier, des mendiants insistants et des « cochons d’étrangers » désœuvrés, vivant de « combines », chaque jour attablés aux mêmes bistrots pour ressasser le même désespoir. « Ici, y en a pas un qui a un job », voilà la ritournelle accablante qui rythme les journées caniculaires de Las Piedras. Pas de réseau routier, pas de chemins de fer et des billets d’avion à prix prohibitif : les baroudeurs européens qui échouent ici sont condamnés à y rester, malgré un désenchantement lancinant, exprimé en un montage-séquence mémorable.

C’est une prison à ciel ouvert que les décorateurs du film ont entièrement reconstituée en Camargue, à vingt-cinq kilomètres de Nîmes. Exploitant la détresse de quatre Européens (deux Français, un Italien et un Scandinave) avec tout le cynisme d’une multinationale pétrolière, la compagnie états-unienne SOC va les embaucher pour transporter 900 kilos de nitroglycérine sur 500 kilomètres de pistes branlantes, trouées d’ornières, parsemées d’embûches et bordées de panneaux macabres. « Pour la prime, ils iraient là-bas à cloche-pied, la charge sur le dos. » Les Américains, non contents de « coller tout sur le dos des victimes » d’une explosion de poche de gaz, savent très bien que ces Européens misérables n’ont que trois options devant eux : l’indigence, le suicide ou ce travail périlleux, correctement rémunéré, consistant à transporter, peut-être au prix de leur vie, de quoi éteindre un incendie déclaré sur un puits de pétrole. « Je me charge de la presse. Des témoins aussi. » Circulez : là où les pétroliers sont rois, il n’y a rien à voir ! « Ils achètent tout », résumera d’ailleurs l’une des protagonistes.

Un spectacle trépidant

Celui qui commença par prendre en charge la supervision artistique d’opérettes allemandes et la transcription de pièces à succès pour le compte de la firme Osso mérite amplement son surnom de « Hitchcock français ». Henri-Georges Clouzot filme une odyssée au long cours, haletante et spectaculaire, sublimée par trois séquences parmi les plus réussies de l’histoire du cinéma français : une escapade sous tension sur un pont en bois chancelant, le dynamitage improvisé d’un rocher obstruant une route et la traversée tumultueuse d’un lac de pétrole… « On n’est pas des morts qui marchent ? », demanderont de manière quasi prophétique les héros du Salaire de la peur, conscients des dangers encourus mais incapables de se résoudre à une existence douloureuse d’expatriés va-nu-pieds.

Pendant leur périple, Le Salaire de la peur alignera les clairs-obscurs, les travellings adossés aux camions, les inserts destinés à souligner les moments de tension, les plans serrés sur leurs visages éreintés et, enfin, en bout de course, un montage alterné parmi les plus célèbres jamais tournés : pendant que Linda danse joyeusement à Las Piedras dans l’attente du retour de Mario, ce dernier, qui écoute dans son véhicule la même mélodie du Beau Danube bleu de Johann Strauss, connaît un accident mortel, que Clouzot avait préfiguré par des segments alternés aux axes de caméra toujours plus écartés.

Ces prouesses techniques interviennent après une introduction déjà des plus remarquables : objectif plaqué au sol ou sur un barillet ; plan-séquence mouvant partant d’une danse en pleine rue, s’arrêtant sur deux personnages conversant, pour finalement aboutir à l’intérieur d’un bar ; arrière-plans composés de femmes nues se douchant à la vue de tous ou comportant des murs tapissés de photographies de charme avoisinant une croix christique (aux États-Unis, le code Hays proscrit la nudité et le blasphème) ; sexualisation de la femme – décolleté plongeant, positions lascives, commentaires osés – très en avance sur l’époque ; humour noir aussi permanent que peut l’être l’état de détresse des quatre héros…

Un propos plus osé qu’il n’y paraît

En filigrane, plusieurs thématiques affleurent sans que l’époque ne permette de les explorer plus avant. L’amitié virile entre Mario et Jo, leurs corps éprouvés, la scène où trois des quatre héros urinent conjointement, les commentaires ambigus d’un opérateur pétrolier pourraient constituer autant d’allusions formant ensemble une représentation feutrée de l’homosexualité, pourtant réprouvée par le conformisme des années 1950. La relation entre Mario et Jo, scrutée et mouvante tout au long du métrage, fait par ailleurs état de rapports de domination s’inversant progressivement : le premier admire ouvertement le second jusqu’au moment où celui-ci fait étalage, durant leur périlleuse expédition, d’une lâcheté encore insoupçonnée.

La misogynie que subit Linda au quotidien, ainsi que le harcèlement dont elle fait l’objet de la part de son patron, questionnent quant à eux la place des femmes dans une société rétrograde et phallocratique qui leur refuse toute dignité. Enfin, comment ne pas songer à la (mauvaise) plaisanterie de Jo devant un groupe de femmes noires : « Elles tombent tout droit du cocotier celles-là… » N’est-ce pas là le racisme le plus primaire que l’on assigne en place publique ? Ces libertés scénaristiques n’empêcheront pas Henri-Georges Clouzot de récolter plusieurs distinctions internationales : BAFTA du meilleur film, Ours d’or, prix d’interprétation masculine et Palme d’or (encore intitulée « Grand Prix » à l’époque) à Cannes… Jean Gabin, qui se rétracta par crainte que le rôle de Jo ne nuise à son image, dut sans doute amèrement regretter de ne pas figurer au générique de cette adaptation de Georges Arnaud. Le succès fut tel que William Friedkin réalisa un remake du film en 1977.

Un tournage cauchemardesque

Clouzot a un jour dit du Salaire de la peur qu’il était « une épopée dont l’accent majeur porte sur le courage et son antithèse ». Il y a injecté des personnages à la fois pathétiques et héroïques (Yves Montand, Charles Vanel, Peter van Eyck, Folco Lulli, tous admirables). Il y expose une noirceur et une cruauté devenues inexpiables, déjà aperçues dans Le Corbeau et bientôt prolongées dans Les Diaboliques. La photographie d’Armand Thirard rend l’ensemble tellement cinégénique qu’on en oublierait presque les nombreux aléas rencontrés au cours du tournage.

Car si Le Salaire de la peur n’est pas Apocalypse Now ou Fitzcarraldo, dont la réalisation fut en tout point cauchemardesque, ses imposants décors subirent néanmoins les effets prolongés des rafales de vent et des pluies diluviennes, ce qui occasionna leur destruction partielle, ainsi que d’importants dépassements de délais et de budget (de 102 à 197 millions de francs, avec de nouveaux coproducteurs à la clé). Le tournage sera même suspendu durant sept mois : Clouzot se casse la cheville, sa femme Véra tombe malade et les figurants gitans, s’estimant sous-payés, entrent en grève. « Pour faire un film : premièrement, une bonne histoire ; deuxièmement, une bonne histoire ; troisièmement, une bonne histoire. » Henri-Georges Clouzot aurait pu ajouter : beaucoup de patience et autant d’abnégation.

Bande-annonce : Le Salaire de la peur

Synopsis : En Amérique Centrale, une compagnie pétrolière américaine propose une somme d’argent considérable à qui acceptera de conduire deux camions chargés de nitroglycérine à travers plus de 500 kilomètres de pistes branlantes. Il faut de toute urgence éteindre un incendie déclaré dans un puits de pétrole. Quatre hommes à la situation financière délicate se lancent dans un périple des plus périlleux.

Fiche technique : Le Salaire de la peur

Titre : Le Salaire de la peur
Réalisation : Henri-Georges Clouzot
Adaptation et Dialogues : Henri-Georges Clouzot et Jérôme Geromini, d’après le roman homonyme de Georges Arnaud, Éditions Julliard, octobre 1950, 203 pages.
Photographie : Armand Thirard
Photographe de plateau : Lucienne Chevert
Production : Raymond Borderie et Henri-Georges Clouzot pour Vera Films, CICC, Filmsonor (France) ; Fono Roma (Italie)
Distributeur : Cinédis
Musique : Georges Auric
Montage : Madeleine Gug, E. Muse et Henri Rust
Pays d’origine : Italie, France
Langue : français, espagnol, anglais, italien, russe
Genres : drame, aventure
Durée : 142 minutes
Format : 35  ; 1,37 : 1 ; noir et blanc

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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