Cinemania 2024 : Interview portrait de la réalisatrice Zabou Breitman pour Le Garçon

L’actrice et réalisatrice Zabou Breitman (surnommée uniquement Zabou dans la première partie de sa carrière) est un visage connu dans le paysage cinématographique français. Peut-être pas une star connue de tous, mais un visage qui marque, dont on se souvient forcément. Elle est doublement dans l’actualité en ce moment puisqu’elle est à l’affiche du drame sur l’inceste Cassandre, sorti en salles mercredi dernier, et qu’elle porte en tant que co-réalisatrice un projet des plus singuliers avec Le Garçon sorti le 26 mars en salles et à découvrir absolument.

C’est à cette occasion qu’elle était venue à Montréal dans le cadre du festival Ciné Mania 2024 pour présenter son nouveau bébé. La réalisatrice du césarisé Se souvenir des belles choses connaît bien le Québec puisqu’elle y a de la famille comme elle nous l’a confié, mais aussi Ciné Mania, où elle a déjà présenté un film. Nous la rencontrons dans une loge à l’hôtel Humanis, sans attaché de presse, en tête-à-tête. Loin d’être un simple entretien, le fait de passer en dernier dans la journée nous permet de rester trois quarts d’heure avec elle pour ce qui s’apparente plutôt à un dialogue à bâtons rompus. L’artiste est passionnée et très loquace sur ce projet si singulier, mais aussi un peu sur sa carrière. Un moment passionné et passionnant avec une artiste sincère, vraie et d’une simplicité incroyable. Portrait d’une femme qui trace son joli chemin dans le cinéma depuis plusieurs décennies.

Zabou Breitman a été découverte dans des films cultes comme « La Crise » ou « Cuisines et dépendances » dans les années 90, elle a tourné dans de nombreuses comédies en tant que second rôle (parce qu’on ne lui propose que très rarement des films sérieux, confie-t-elle) et elle a également tenu le haut de l’affiche d’un film qui a marqué des générations de spectateurs (le sublime Le premier jour du reste de ta vie de Rémi Bezançon). C’est une artiste versatile qui alterne le cinéma des deux côtés de la caméra, mais aussi le théâtre, notamment avec Raymond Depardon, le documentaire ou encore le film d’animation (« Les Hirondelles de Kaboul »). Une femme curieuse qui aime expérimenter et se challenger comme elle nous le dit en filigrane.

On est entré tout de suite dans le vif du sujet lors de la rencontre (en novembre 2024, ndlr), la réalisation de Le Garçon donc, après l’avoir vivement félicitée. Et la discussion est intarissable et véritablement galvanisante. Le film en lui-même est unique, un cas d’école, une œuvre inclassable difficile à qualifier ou à mettre dans une case comme elle nous l’avoue. Il a d’ailleurs été très compliqué de lui trouver un financement et un distributeur, pourtant le film a à peine coûté 300 000 euros. Ce fut donc des fonds privés à la place des sempiternelles chaînes qui ont permis son existence et c’est une petite boîte de distribution, Nolita, qui a eu le courage de la suivre.

C’est un mélange d’enquête documentaire et de fiction au postulat – de mémoire – totalement inédit et qui brise pas mal de codes du cinéma, expérimentant de nouvelles choses, et rendant de nouvelles frontières et les rendant poreuses entre différents genres. Un objet iconoclaste qui lui ressemble au final, aussi imprévisible qu’elle peut l’être dans ses choix de carrière. En effet, le principe de cette œuvre est d’enquêter sur la vie d’un garçon présent sur une photo choisie au hasard et de suivre le déroulement des recherches pour la partie documentaire tandis que l’on met en scène des morceaux de sa vie à partir des découvertes faites dans une partie fiction. Puis, on mélange le tout à l’écran. Difficile à résumer, il faut donc le voir pour s’en imprégner et vivre cette expérience particulière en se laissant porter.

Quand on lui demande ce qu’elle a voulu provoquer avec cette œuvre, elle nous répond d’emblée qu’elle ne veut jamais provoquer quoi que ce soit chez le spectateur mais qu’elle veut elle-même ressentir des choses avant tout. « Sinon, ça ne marche pas », ajoute-t-elle. Et elle précise qu’elle a adoré durant tout le processus de création du film, cette notion d’intuition éclairée qui demeure le fil conducteur de la partie documentaire et enquête mais finalement aussi celui de la partie fiction. C’est cette partie-là dont elle s’est occupée, en six jours ! Six jours de tournage mais, de sa genèse à sa finalisation, la création du film aura duré plus de quatre longues années. Puisque Le Garçon était un film évolutif par son essence même, il dépendait toujours de ce sur quoi allait déboucher l’enquête sur ce garçon présent sur la photo trouvée et choisie dans cette brocante. Selon chaque découverte faite, le résultat aurait pu être diamétralement différent.

Quant à la partie enquête, elle a été confiée à Florent Vassault. Un co-réalisateur, mais aussi un fidèle confident et un appui, autant qu’un ami. D’ailleurs, durant l’entretien, Zabou ne tarit pas d’éloges sur son partenaire et précise que sans lui elle n’aurait jamais pu élaborer un tel projet en construction permanente. À tel point que l’acteur choisi pour jouer le garçon dans la partie fiction lui ressemble, comme une forme de clin d’œil. Ils avaient convenu de ne pas se dire ce que l’un découvrait à l’autre et pour comprendre la chose, encore une fois, il faut voir le film. Comme elle nous le confie : « C’était la beauté du geste ». Quand on lui parle d’une scène marquante qui nous a touchés, elle est émue. Et elle nous avoue que tout le film est baigné de mélancolie et d’amour pour les gens.

Lorsqu’on en vient à parler d’Isabelle Nanty et François Berléand et de leur choix, elle nous coupe en affirmant qu’ils ont tout de suite embarqué, curieux de faire partie d’un tel projet. On lui demande ce qu’a pensé la famille de ce personnage pas comme les autres et elle nous confirme qu’elle tenait à leur montrer le film fini en amont, même si tout le monde avait bien entendu signé des papiers d’autorisation. « C’était un prérequis et une obligation morale pour nous », dit-elle. Puis, comme on s’en doutait, elle confirme que le montage fut le moment le plus fastidieux. « J’ai même failli abandonner plusieurs fois ». Mais de ce chaos sont nées de bonnes idées comme l’idée de ce troisième film (celui d’une sorte de mise en abyme) où on les voit eux, ces metteurs en scène et alchimistes d’une vie, sur la table de montage.

Concernant son film, elle termine par cette jolie citation : « Le garçon a été sauvé par le cinéma. »…

Enfin, quand on lui parle de ses futurs projets, elle en est blindée, de divers et variés. Elle compte réaliser une série au Québec justement, une sorte de thriller dans une réserve inuite. Elle adore les adaptations et s’est mise en tête de s’occuper de celle d’un roman qu’elle aime tandis qu’un script qu’elle a écrit et qui a été refusé devrait être mis en roman par ses soins (le souvenir du refus initial de Se souvenir des belles choses lui est alors tristement revenu). Enfin, elle a griffonné une idée de film sur cinq ou six pages qu’elle se verrait bien tourner également au Québec, une province où le cinéma lui semble plus ouvert.

Zabou, une artiste pleine de surprises, curieuse, versatile et qui aime à se renouveler. Et nous surprendre.

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Evil Dead Burn : Rencontre avec Sébastien Vaniček et Florent Bernard

Comment deux Français se sont-ils approprié l'une des sagas d'horreur les plus iconiques d'Hollywood ? Sébastien Vaniček et Florent Bernard reviennent sur la genèse de "Evil Dead Burn", ses partis pris narratifs et techniques, et la place qu'il occupe dans une franchise qui avance, plus que jamais, à tâtons.

Entretien avec Victoria Verseau sur « Trans Memoria »

Dans cet entretien, la réalisatrice Victoria Verseau revient sur "Trans Memoria", un film intime et sensoriel où mémoire, deuil et transition se mêlent. Elle y évoque Meril, son amie disparue, la construction du film, la présence d’Athena et Aamina, et la manière dont son geste artistique interroge identité, survivance et transformation.

Rencontre avec Tudor Giurgiu pour « Libertate »

Dans "Libertate", le cinéaste Tudor Giurgiu revient sur un épisode oublié de la Révolution roumaine de 1989 : des centaines de prisonniers enfermés dans une piscine à Sibiu. Entre manipulation médiatique, violence d'État et quête de liberté, le film interroge notre rapport à l’Histoire.