L’Étrange Festival 2026 : Sicko, la folie des menteurs

Un couple kazakh simule un cancer pour échapper à ses dettes, et le mensonge génère une fortune colossale. Premier long-métrage en solo d’Aitore Zholdaskali, Sicko mue un drame social en thriller féroce, et s’impose comme l’un de nos grands coups de cœur de la compétition internationale de l’Étrange Festival 2026.

Ces dernières années, le cinéma kazakh a trouvé un ambassadeur de choix à l’Étrange Festival en la personne d’Adilkhan Yerzhanov, qui a bâti toute une mythologie autour de sa ville fictive de Karatas. Un théâtre d’ombres commode pour dénoncer sans nommer son pays, où la corruption et la déliquescence des institutions s’incruste même chez les plus démunis. Aitore Zholdaskali n’a pas cette pudeur et présente Sicko se déroulant à Almaty, sans détour ni maquillage, et c’est peut-être pour cette raison que le ministère de la Culture s’est acharné à l’étouffer juste avant sa sortie. Un acharnement de censure suspect qui vise en réalité la charge politique du film, martelant l’idée d’une corruption sociale et systémique couvert par l’état. Mais c’est l’effet contraire qui se produit, avec un succès public légitime.

Le postulat ressemble d’abord à un aimable drame social, avec une touche d’humour noire bienvenue. Azamat, chauffeur VTC fauché et criblé de dettes, et Tansholpan, sa compagne enceinte, simulent chez elle une maladie en phase terminale pour lancer une cagnotte en ligne. Le mensonge prend, la cagnotte explose et leur célébrité s’installe dans tout le pays. On pense un temps à Sick of Myself, à cette victimisation fabriquée qui vire à l’autodestruction. Mais Zholdaskali va plus loin dans son illustration. Ce qui commençait comme une satire du système D devient un thriller au cordeau, puis un objet plus retors, où la violence, longtemps contenue sous la pression sociale, finit par exploser à visage découvert.

Pour l’amour du risque

Car l’argent n’est pas un simple enjeu de scénario ici. C’est un personnage à part entière, omniprésent dans les dialogues comme dans les silences du couple, un peu à la manière dont Scorsese le filmait dans Casino. Azamat s’était construit une richesse d’emprunt, un vernis de virilité qu’aucun salaire de VTC ne pouvait financer. Quand la fortune lui tombe enfin dans les mains, elle le rend fou, façon Gollum retrouvant l’Anneau après des années de manque. S’ensuit une gradation de la cupidité, où chaque somme empochée referme un peu plus le piège sur le couple.

Le plus glaçant, c’est que Zholdaskali ne filme jamais l’arnaque comme une anomalie, mais comme le miroir grossissant d’un mal plus large. Le film en fait presque l’éloge, justement pour en révéler le plaisir trouble du casse réussi. Une jouissance qui dissout la culpabilité mieux qu’aucun argument moral. Cette ivresse anesthésie donc Azamat, tandis que ses projets de fonder une famille perd tout son sens face à sa folie des grandeurs. C’est à se demander si son mariage n’était pas un moyen pour lui de dépouiller son épouse, avec son consentement aveugle. Tansholpan ne peut s’offrir un tel déni. Elle reste seule avec ce qu’elle a sacrifié, sa dignité d’abord, mais aussi la conscience d’avoir joué avec la vie de parfaits inconnus, généreux et dupés.

Formellement, le geste est d’une maîtrise rare pour un premier film en solo. Montage, photographie et mise en scène épousent chaque bascule de ton avec une inventivité qui aurait pu, entre d’autres mains, dénaturer le propos. Ce n’est jamais le cas ici. Même lorsque le dernier acte pousse parfois le curseur gore un cran plus loin que nécessaire, la violence devient logiquement la nouvelle attraction qui s’ajoute au malaise. Zholdaskali pose ainsi une question qui dépasse son couple de personnages, celle des limites qu’on croit pouvoir respecter quand l’intention de départ semble légitime. Rembourser une dette, protéger un enfant à naître, ces raisons ont beau sonner justes, mais elles ne suffisent jamais à contenir les risques d’un fantasme cupide trop lourd à porter.

Ce film est présenté en compétition internationale à l’Étrange Festival 2026.

Sicko – bande-annonce

Sicko – fiche technique

Titre original : Auru
Réalisation : Aitore Zholdaskali
Scénario : Kazybek Orazbek, Aldiyar Zharpakhanov
Interprètes : Ayan Utepbergen, Dilnaz Kurmangali, Azat Zhumadil, Aida Kurmangaliyeva
Photographie : Bagdat Argynov
Montage : Shalkar Taneke
Musique : Sultanali Kongyratbay
Production : Kuanysh Beisekov, Anna Kachko, Ashkat Shamanov, Almas Zhali
Sociétés de production : Tartaria Films, Tandem Production
Pays de production : Kazakhstan
Durée : 1h41
Genre : Thriller

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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