Dix ans après The Neon Demon, Nicolas Winding Refn revient avec Her Private Hell, présenté hors compétition à Cannes avant une avant-première au Festival de Deauville 2026. Le film y arrive escorté d’un récit de renaissance personnelle et d’un Rising-Star Award pour Sophie Thatcher, mais le résultat n’est qu’un naufrage esthétique en brume numérique. Cynique, tranchante et sans complaisance, ce retour ressemble surtout à une autoparodie.
Il y a quelque chose de presque touchant dans l’idée que Deauville, temple estival du glamour américain sous perfusion de crêpes et de tapis rouge, s’apprête à dérouler ses planches pour Her Private Hell. Le film y débarque auréolé d’un mensonge commode, celui d’un retour triomphal. Présenté en séance de minuit à Cannes, l’heure qu’on réserve aux films dont on se méfie autant qu’on les espère, le nouveau Nicolas Winding Refn n’a suscité ni consensus ni scandale fécond, seulement un malaise poli, vite maquillé en ovation de courtoisie. Dix ans de silence pour ça. Dix ans à laisser mariner le mythe du cinéaste sacré sur la Croisette pour Drive, d’un auteur habité par sa propre légende, pour finalement accoucher d’un film qui a toute la profondeur d’une publicité de parfum tournée un jour de solde chez un fournisseur de néon.
Refn raconte volontiers avoir été cliniquement mort une vingtaine de minutes lors d’une opération cardiaque, il y a trois ans. Il en tire un récit christique de résurrection, une deuxième vie offerte par le ciel, qu’il promet de mettre au service du bien. On aimerait le croire. On aimerait surtout comprendre ce que « le bien », chez cet homme, veut dire, puisqu’il en fait un film où des jeunes femmes interchangeables errent en talons dans le brouillard en scandant daddy comme on égrène un chapelet. Si c’est ça, la vision qu’on ramène de l’au-delà, on comprend que le paradis ait voulu le renvoyer aussi vite.
Un linceul de cringe
Car en dehors de ce supplément d’âme auto-proclamé, rien n’a changé. On reconnaît immédiatement l’ancien publicitaire à sa maîtrise formelle : imperturbable et calibrée pour le format promotionnel. Sauf qu’ici, on ne vend plus une voiture ni une eau de toilette, on vend un fantasme viriliste emballé dans du cuir et du néon, avec la conviction tranquille d’un homme qui n’a jamais eu à se demander si quelqu’un, dans la salle, pourrait ne pas être un homme hétérosexuel de trente-cinq ans nostalgique de Drive. Sophie Thatcher, Kristine Frøseth et Havana Rose Liu y servent de mobilier au même titre que les intérieurs de luxe qu’elles traversent avec un ennui qui, à défaut d’être joué, finit par sembler sincère.
Il n’y a pas d’histoire à proprement parler dans Her Private Hell. On suit Elle, qui cherche à s’émanciper de Johnny Thunders, un playboy en cuir qui sert à la fois de figure paternelle et démoniaque, sorte de Père Noël du BDSM low-cost, et à régler un différend avec sa belle-mère Dominique, du même âge qu’elle, dans une scène d’étouffement érotico-morbide où une culotte souillée tient lieu d’objet dramaturgique. Ce résumé fidèle est à la hauteur du niveau de provocation du film : gratuite, creuse et fière de l’être.
Visuellement, Refn a troqué le grain de Drive contre une purée numérique si lissée qu’elle finit par ressembler, dans ses plans de ville les plus ambitieux, à ce que produirait une intelligence artificielle à qui l’on aurait demandé « Blade Runner, mais en parfum pour homme ». La brume, censée incarner on ne sait quelle menace métaphysique, n’est jamais qu’un cache-misère numérique qui dissimule les raccords, gomme les visages, et donne à chaque plan la texture d’une publicité tournée par un algorithme fatigué. On pourrait presque en rire, d’ailleurs on rit, jaune, régulièrement, devant cet ovni aussi indigeste que l’était Megalopolis, si le film ne prenait pas un plaisir aussi manifeste à se regarder faire.
Rising fall
Ironie qu’on n’a pas fini d’apprécier, c’est justement à Sophie Thatcher (Le Croque-mitaine, MaXXXine, Heretic, Companion) que Deauville s’apprête à remettre son prix Rising-Star, célébrant une étoile montante du cinéma de genre américain au moment précis où elle vient d’accepter un rôle où son visage, sa silhouette et sa souffrance servent uniquement de décor à l’onirisme masturbatoire d’un homme de soixante ans. Que célèbre-t-on, au juste ? Une actrice, ou la docilité avec laquelle une actrice se laisse filmer comme un mannequin de cire dans une vitrine embuée ?
Il y a dix ans, Only God Forgives était imparfait mais possédait une vraie beauté plastique, une lenteur qui, à défaut de convaincre, assumait sa radicalité. Ici, rien ne rachète rien. Les deux récits finissent par se croiser, mais la mise en scène ne cherche jamais qu’à exciter la rétine, et de préférence celle des hommes, au mépris systématique de tout ce qui porte un visage de femme à l’écran.
Deauville aime les success stories américaines et les seconds actes triomphants. Elle tient la version sombre d’un cinéaste qui, après avoir frôlé la vraie mort, a choisi de ressusciter en pire version de lui-même. Refn ne s’est pas réinventé. Il s’est autoparodié, et Her Private Hell n’est jamais que la resucée appliquée de son propre cinéma.
Ce film est présenté en avant-première au Festival de Deauville 2026.
Her Private Hell – bande-annonce
Her Private Hell – fiche technique
Réalisation : Nicolas Winding Refn
Scénario : Esti Giordani, Nicolas Winding Refn
Interprètes : Charles Melton, Sophie Thatcher, Kristine Frøseth, Havana Rose Liu
Photographie : Magnus Jønck
Musique : Pino Donaggio
Producteur : Nicolas Winding Refn
Production déléguée : Lene Borglum, Christina Erritzøe, Takuma Takasaki, Kimberly Willming
Sociétés de production : Neon, byNWR
Pays de production : États-Unis, Danemark
Société de distribution : The Jokers Films
Durée : 1h50
Genre : Thriller, Fantastique
Date de sortie : 23 septembre 2026