Only God forgives, un film de Nicolas Winding Refn : Critique

 Only God Forgives : Complexe d’Œdipe vénéneux, cinéma choc et silence cauchemardesque.

palme d'or

Synopsis : Bangkok. Julian dirige un club de box thaï, façade d’un vaste trafic de drogue. Son grand frère Billy (Tom Burke) est retrouvé mort après avoir assassiné une prostituée de 16 ans. Cristal, la mère de Julian, débarque des Etats Unis pour rapatrier le corps de son fils et demander à Julian de venger son frère. Ils se rendent compte rapidement que le « véritable » responsable de la mort de son fils est un ancien policier Chang, au sens de la justice radical…

Deux ans après le sensationnel Drive (2011), prix de la mise en scène au festival de Cannes, Nicolas Winding Refn revient sur la croisette avec Only God Forgives en compétition officielle, sa neuvième réalisation marquant ses retrouvailles avec son acteur fétiche Ryan Gosling. Mais l’essai n’est pas le même : Only God Forgives lorgne plutôt du côté de l’hermétique, mais non moins réussi, Valhalla Rising (2010). Le réalisateur danois revient ici à un cinéma plus personnel, plus expérimental, et surtout plus radical. Winding Refn mise tout sur l’esthétique, l’ambiance et le non-dit. Si le rythme est lent, le film est beaucoup plus trash. Les plans à l’esthétique irréprochable et aux couleurs contrastées ont comme unique but d’agresser les rétines du spectateur « Art is an act of violence », telle est la philosophie cinématographique de Refn. Ici, le réalisateur ne fait pas de compromis avec son art, et s’éloigne de la commande de Drive, pour nous délivrer un film où la violence et le chaos semblent régner dans un grand silence cauchemardesque, mais toujours mêlé de poésie. Dans Only God forgives, la réalisation est esthétisante et s’installe dans l’onirisme de la nuit thaïlandaise : Bangkok filmée au cœur de son âme, jouant à la fois sur la luxure ou la misère ; les néons éclairant les dragons récurrents qui ornent les murs ; le réalisateur danois enferme la psychologie déviante ses personnages dans un labyrinthe de couloirs aux lumières, oscillant entre le rouge, le orange et le bleu, évoquant l’univers de David Lynch, dont la seule issue est la mort. La mise en scène de ce polar noir, violent et amoral est ébouriffante. Les images s’imposent comme autant de tableaux purement hypnotiques dont il ne faut pas tant chercher le sens qu’admirer la finesse. La partition planante de Cliff Martinez est encore ici admirable et accompagne parfaitement cette descente en enfer.

Only God Forgives est un film sur la vengeance, un thème somme toute classique.

Mais ici, la violence est radicale. Les scènes d’actions sont courtes, violentes, gores, brutales, viscérales : aucune pitié. Le pardon n’est pas terrestre et c’est cette même froideur qui séduit. La dédicace en fin de générique à Jodorowsky et son cinéma mystique d’avant-garde est tout à fait pertinente. Vithaya Pansringarm (aperçu dans Very Bad Trip 2) incarne ici parfaitement le Dieu vengeur, l’ange de la mort, un être déterminé, froid, stoïque, réfléchi qui livre la sentence implacable à grands coups de sabres assurés. Winding Refn amène un décalage burlesque avec ce policier qui après ses mises à mort chantent des chansons thaï à l’eau dans rose dans un karaoké. Kristin Scott Thomas, ici à contre-emploi campe une Crystal incontournable et détestable, manipulatrice et intransigeante, hystérique et mère incestueuse. Sa perversion et son érotisme muselé crève l’écran. A la fois humiliante, froide, vulgaire mais digne, elle s’impose comme une fatalité qu’il est impossible de contredire ou d’éviter. Elle est la représentation même de ce monde violent dans laquelle la notion de justice n’est que le fruit de la parole impulsive de l’homme. Cette mère castratrice et vulgaire se place en caïd dans un monde d’hommes. Ryan Gosling remplit son rôle, de fils cadet désorienté et mal dans sa peau. Avec son nouveau long-métrage, Nicolas Winding Refn pousse à son paroxysme le film de vengeance. La scène de combat aux poings et surtout la scène de torture sont brillantes.

La sexualité prend également une place importante pour la première fois chez Refn. Que ce soit dans Pusher (1996), Bronson (2010), Valhallah Rising ou Drive, le réalisateur ne traitait que très peu la question sexuelle. Mais encore une fois, il se démarque en allant droit au but : Rian Gosling campe un personnage d’apparence très viril, mais totalement impuissant, face à un frère pédophile et une mère incestueuse. Julian est un être mutique au regard et à la stature impeccable, mais faible, tant physiquement que sexuellement, castré et vampirisé par une mère monstrueuse dont il est le souffre douleur, qui prend plaisir à l’humilier, et dont toute l’ambiguïté des rapports incestueux est évoquée. Cet Only God Forgives représente un anti-Drive, dans le sens où le personnage principal, tout aussi silencieux qu’ayant des fantasmes bien réels de violence, n’est pas une sorte de super-héros invincible, mais a un fond d’humanité. S’il est poussé au crime, c’est par amour pour sa mère. Il est à la recherche d’une réponse existentielle, réponse qu’il espère trouver dans la foi et dont il espérait se rapprocher en tuant son père et réponse qu’il espère trouver à l’intérieur du corps de sa mère, là ou tout a débuté. Entre film psychanalytique, drame œdipien et thriller d’un nouveau genre, le film survit par la richesse et la densité de ses thèmes.

Only God Forgives est un film transcendant, sans limites et original qui nous fait vivre une véritable expérience sensorielle. Là où Le Guerrier Silencieux (2010), Drive, Bronson et la trilogie Pusher s’interrogeaient sur les actes, Only God Forgives se plonge dans une exploration abyssale de l’âme, une réflexion mystérieuse et sombre sur l’homme et sa foi face à son existence. Une nouvelle fois, Refn ne livre aucune fin réelle. Dans Drive, impossible de savoir si le héros a survécu, s’il rêve, s’il est mort… Dans Only God Forgives, on tend à l’abstraction, au formalisme esthétisant et expérimental. Si le scénario peut apparaître simpliste, le film est sujet à de multiples niveaux de lecture et bouscule. Une claque cinématographique assurément, d’une beauté rare, une œuvre d’art, un ovni cinématographique sifflé à Cannes, mais qui fait déjà couler beaucoup d’encre et qui devrait connaître un avenir plus radieux. Only God Forgives est un langage par l’image, qui est à réserver aux amateurs du cinéma choc, des David Lynch tardifs, de Stanley Kubrick, d’Enter the void (2010) de Gaspard Noé ou encore de l’univers de Luis Bunuel.

Only God Forgives : Bande-annonce

Only God Forgives : Fiche technique

Réalisation : Nicolas Winding Refn
Scénario : Nicolas Winding Refn
Interprétation : Ryan Gosling (Julian Hopkins), Kristin Scott Thomas (Crystal Hopkins), Vithaya Pansringarm (Chang), Tom Burke (Billy Hopkins)…
Image : Larry Smith
Montage : Matthew Newman
Musique : Cliff Martinez
Direction artistique : Russell Barnes
Décors : Beth Mickle
Costumes : Wasitchaya ‘Nampeung’ Mochanakul
Production : Johnny Andersen, Lene Børglum, Jacob Jarek
Sociétés de production : FilmDistrict, Gaumont et Wild Bunch
Distribution : Wilde Side / Le Pacte
Avertissement : Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement
Festivals : Sélection officielle à Cannes 2013 et Grand Prix à Sydney 2013
Durée : 90 minutes
Genre : Gangsters, action
Date de sortie : 22 mai 2013

Danemark / France / Etats-Unis – 2013

 

 

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